Haillons

Publié le par Cristie Cyane

Haillons

HAILLONS

                                                                                                    1910, recueil 12
 

L’Heure


Voici l’inévitable et terrible moment
Où mon destin s’écrit inévitablement.

Une muette horreur m’envahit et m’accable
Devant le calme front de l’Heure inévitable.

Il ne me reste plus l’élan d’un jeune espoir…


Sans force et sans ardeur, je m’abandonne au soir.



Je n’entends plus le luth ni la musicienne
Ni le jour glorieux… ah ! Que la fin survienne !…

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Le  Sablier

Le bien-être s’en va de mon corps douloureux…


Et l’ombre revenue emplit encor mes yeux
O bien-être ! reviens dans mon cœur douloureux !

La terreur d’une proche et certaine agonie
Me hante brusquement d’une horreur infinie.


O spectre horrible et prompt de la proche agonie !

Instant inévitable, éloigne-toi de moi !
Je veux vivre et n’ai point la ferveur de la foi
Qui ferait éloigner toute crainte de moi !

Comme en un sablier glisse et coule le sable,
La vie insidieuse échappe, inexorable…
Voici que lentement glisse et coule le sable !…


Cible

Pour les rires ailés je suis la large cible,
Car je vis dans le songe adorable et terrible.



Accourez vivement en chœur, vous, ombres vertes,
Et riez en voyant ma face découverte.

Mon cœur est las enfin des mauvaises amours,
Des songes de mes nuits et des maux de mes jours.

Mon cœur est vieux autant qu’un très ancien grimoire
Et, désespérément, j’appelle l’Heure Noire.


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Le  Cœur  lourd

J’ai le cœur lourd, pourtant les voiles sont légères,
Et l’on entend voler les âmes passagères.



Toi que j’aime d’amour, te voici près de moi.


Tu m’as donné ton cœur, je t’ai donné ma foi.

Et nous voici parmi les choses amicales :
La verdure, la menthe et le cri des cigales.



D’où me vient ce chagrin parmi cette rumeur
Et d’où vient que mon cœur est si lourd ?… O mon cœur !

 

 

Solitude  nocturne

Oh ! l’horreur d’être seule au profond de la nuit
Dans l’effroi du futur et de l’instant qui fuit !
Instant au front hagard ! Présence de la Nuit !

Voici que se réveille en mon cœur la rancœur,
La rancœur endormie au profond de mon cœur !
Je ne puis étouffer cette ancienne rancœur.

Et j’écoute le bruit monotone des flots
En y mêlant le bruit d’intérieurs sanglots.
La douleur de jadis pleure comme les flots.


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Traîtrise  du  Sablier


Je tiens entre mes doigts le traître sablier
Qui s’écoule avec un bruit doux et régulier.

C’est l’heure où je m’en vais et voici que tu pleures,
Exactitude atroce et fatale des heures !…

Ecoute glisser l’heure en un glissement doux :
Je t’aime, tu le sais, et c’en est fait de nous.

Que le sable d’argent est doux sous le soleil !
Mais le soir cependant le teindra de vermeil.

O sable lent et doux qui marques l’heure lente,
O sable, sois chéri par mon âme indolente !

Pour moi qui suis marquée et du temps et du sort
Marque enfin cet instant espéré de la mort !

Ce  que  dit  le  Rosier

Je parlais au rosier dans un beau soir perdu ;
Et voici ce que le rosier m’a répondu :

Pourquoi briser ainsi mon rêve
De terre grasse et de paix brève ?

Ayant su l’écouter alors je reconnu
Que ces mots étaient vrais… Je partis, les pieds nus.
Car en ce monde où la fatigue se prolonge,
Chacun sait que rien n’est si parfait que le songe.

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Résurrection  mauvaise

O tristesse, ô rancœur des songes tôt ravis !
Par un matin d’automne, enfin, je la revis

Celle dont le nom seul étourdit et caresse,
Celle qui fut pour moi l’Amour dans la Jeunesse,

Celle-là qui reçut mes sanglotants aveux,
Celle dont j’adorais les suprêmes cheveux ;

Son image lointaine en moi demeurait belle
Et je me dis avec étonnement : C’est elle !

Ce sont là les cheveux de lune d’or tramés,
Et ce sont là les yeux qui furent tant aimés…



Le cœur soudain mordu par l’angoisse légère,
Très pâle, je voulus saluer l’étrangère,

Mais le salut courtois ne vint point de mon cœur
Où ne frémissait plus même un peu de rancœur.

Je dis alors, la voix un peu triste, un peu lasse :
« Toi qui passe, la route est large et longue… Passe !

« N’espère point troubler le calme de mon deuil.


O morte qui survis, regagne ton cercueil ! »
Déroute

Voici que me fascine enfin le mal hagard…


Enfin, je suis en proie aux multiples malaises,

Et mes yeux aveuglés par les larmes mauvaises
S’attachent… La ténèbre a repris mon regard.

Car mon cœur est vaincu, mon âme est en déroute.
J’erre à tâtons, selon le hasard de la route.

Et mon cœur bat moins fort, et mon âme s’enfuit.
Et je n’aperçois plus la lueur sur la route.

Mais tandis que le temps irrévocable fuit,
Et que je n’ose plus affronter cette face

Qui fut mienne, j’aurai cette dernière audace
D’affronter, seule à seule, en silence, la Nuit !


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La  Bonne  Coupe


Je souhaite âprement la coupe de ciguë,
Car l’amour est en moi comme une fièvre aiguë…

Je veux terriblement le breuvage final
Qui seul guérit, qui seul peut endormir le mal.



J’ai traîné cette vie incertaine et mauvaise,
Car mon âme est en moi, en éternel malaise…



Je sens grandir toujours l’effroi des lendemains !
Qui donc m’apportera la ciguë en ses mains ?…

 

 

Vieillesse  commençante


C’est en vain aujourd’hui que le songe me leurre.


Me voici face à face inexorablement
Avec l’inévitable et terrible moment ;
Affrontant le miroir trop vrai, mon âme pleure,

Tous les remèdes vains exaspèrent mon mal,
Car nul ne me rendra la jeunesse ravie…


J’ai trop porté le poids accablant de la vie
Et sanglote aujourd’hui mon désespoir final.

Hier, que m’importaient la lutte et l’effort rude !
Mais aujourd’hui l’angoisse a fait taire ma voix.


Je sens mourir en moi mon âme d’autrefois,
Et c’est la sombre horreur de la décrépitude !

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Vivre


Puisqu’il est, semble-t-il, nécessaire de vivre
En portant le poids lourd des anciens désespoirs,
Tous les matins, et tous les jours, et tous les soirs,
Interrogeons nos cœurs et sachons l’art de vivre !

Sachons enfin chanter les roses du matin,
O nous qui replions les ailes de notre âme !
Sachons nous réjouir en paix du mets infâme
Et nous accommoder des chants et du festin !

Puisqu’il est, paraît-il, urgent et nécessaire
De revoir le mauvais rayon d’un mauvais jour
Et de voir s’échapper l’espoir d’un bel amour,
Que bientôt nos draps blancs se changent en suaire !…

 

 

Vertige

Après de vains efforts pour atteindre la cime,
Je me vois suspendue au-dessus de l’abîme,
Et me verrai bientôt engloutir par l’abîme…

Je le sens aujourd’hui, c’est en vain que mes mains
S’agrippent dans l’horreur des efforts surhumains…
Malgré moi, malgré moi, se desserrent mes mains…

Et cependant là-haut, très claire, sous l’aurore,
La lune resplendit, glorieuse, et se dore,
O consécration de la nouvelle aurore !

Je croyais bien pouvoir la surprendre aujourd’hui
La cime sur laquelle un beau soleil a lui.
Quand l’atteindrai-je enfin ? Q’elle est belle aujourd’hui !

Pour l’atteindre, chacun oserait le vertige…
Elle est bleue et pareille à la fleur sur sa tige !
Je l’atteindrai !… Voici que survient le vertige    


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Dura Lex,  sed  Lex


L’univers m’apparaît comme un songe mauvais…
Qui me dira sur quel chemin obscur je vais ?

Qui me dira pourquoi mon cœur trop lourd se brise
Devant la froide horreur de la Chose Incomprise ?

Je n’ai plus dans les yeux l’arc-en-ciel de l’Espoir.
Qui me dira pourquoi je tremble vers le soir ?

En écoutant gémir la terre infortunée
Je sens trop, vers le soir, cette horreur d’être née.

Je le sais… Dure loi peut-être. C’est la loi.
Mais Toi, dans tout ce rêve abominable ? Et Moi ?

 

 

Bête  sournoise

Mon mal insinuant est la bête qui ronge,
Qui ronge et se repaît insatiablement ;
Et mon mal se blottit pour guetter le moment
Où se croit délivré l’essor triste du songe.

Je crois tout oublier de l’ancienne rancœur…
Dans la splendeur du soir mon âme se pavoise
De l’or des étendards… Mais la bête sournoise
M’enfonce lentement ses griffes dans le cœur.

Jamais ne s’adoucit un peu, ni ne s’arrête
La volonté du mal dans ses regards ardents…
Mon cœur garde toujours l’empreinte de tes dents,
O chagrin d’autrefois, vile et puante bête !

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Souhait  familier

O Souvenirs des soirs amèrement fidèles,
O l’assombrissement sur moi des grandes ailes !

S’envoler et monter dans le beau ciel du soir,
Ce serait donc la fin de l’ancien désespoir ?



Et ce serait la paix, ce serait la trêve,
Ce serait, dans un cœur, l’éternité du rêve…



Ne jamais plus se tourmenter ni s’enflammer.
Surtout, ne plus aimer ! ô Dieux ! Ne plus aimer !

 


Echo  d’une  grande  Voix

A la manière de Dante Gabriel Rossetti


Ne vois-tu rien parmi les nuages du soir.
Ouvre les yeux afin de voir et de mieux voir…
      

 Je regarde sans voir.

Ne vois-tu rien venir de ce que tu redoutes ?
Je regarde et je vois la poussière des routes,
        Les nuages du soir !

Ne vois-tu rien venir cependant ? Ah ! regarde,
Regarde ! Penche-toi, pleure, prie et regarde !
        Je vois venir le soir !

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Interprétation  d’un  Songe  islandais


Dans cette nuit qui fus autrefois la mémoire,
Un songe m’est venu du fond de la nuit noire.

Et j’interprète ainsi le songe de mes yeux :
Que le grand mal soit pis ! car ce sera le mieux !

Plus le mal sera grand et plus grande la joie
Qui s’illumine alors et rayonne et flamboie !

Plus s’exaspérera mon horreur de la nuit
Et du front qui se ride et de l’heure qui fuit,



Plus je découvrirai l’amour des choses saintes,
Des chapelles où les lumières sont éteintes,

Plus s’exaspérera cet amour du divin
Qu’on boit avec la sainte ivresse au fond du vin.

Ainsi se répandra, comme un rayon se glisse,
En mon cœur très obscur, la gloire du calice !

 


Détrônée

La Reine détrônée est triste en son palais…
Où sont les chants légers, les parfums et les voiles
Et les manteaux brodés de roses et d’étoiles ?
Où sont les harpes d’or et les fleurs et les lais ?

La Reine détrônée en la salle du trône
Est très triste… Elle sait que, dès le lendemain,
L’Ordre s’accomplira… Nulle loyale main
N’assistera l’exil faible et lent d’une aumône ?

Elle a pris le chemin qui  mène vers l’oublie.
Et le manteau royal, la sainte bandelette
Ne l’entoureront plus de splendeur violette.
L’or roux ne ceindra plus ce front triste et pâli…

Il ne demeure plus de la grandeur sereine
D’autrefois, de la vie emplissant les palais
De pierre inaltérable, et des fleurs et des lais,
Que cette majesté dernière : Je fus reine !

 

 

Paysage  hollandais

Voici que s’alourdit en moi le lourd malaise,
L’eau mauvaise pourrit dans le morne canal..


Et je sens augmenter, dans mon cœur, tout le mal
Ainsi que sa pourrit, là-bas, cette eau mauvaise…



C’est l’impuissant ennui de mon regard lassé.


La fièvre me surprend en traîtresse ennemie…
Avec terreur je vois cette face blêmie,
Qui fut mienne pourtant dans les jours du passé.

Nul cher baiser ne vient surprendre enfin mes lèvres
Et je n’espère plus secours ni réconfort.


Cette tristesse est plus terrible que la mort…


Que je hais cette eau trouble où s’embusquent les fièvres !

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Appel

En proie à l’existence, à ce mal très cruel,
Je lance à l’infini mon douloureux appel…

A cette heure terrible et trouble de silence
Je ressens tout le mal aigu… Le soir encense…



Que dans ce crépuscule où s’enlise l’effroi
Quelqu’une vienne enfin pour me sauver… A moi !…

Lasse des faux baisers et des paroles creuses,
Que surviennent pour moi des heures moins fiévreuses !

Lasse de tous ces jours qui ne sont pas meilleurs,
Que je m’en aille enfin n’importe où, mais ailleurs !

Pèlerinage

Il me semble n’avoir plus de sexe ni d’âge,
Tous les chagrins me sont brusquement survenus.
Les Temps se sont tissés… Et me voici pieds nus,
Achevant le terrible et long pèlerinage…

Je sais que l’aube d’or ne sait que décevoir,
Que la jeunesse a tort de suivre les chimères,
Que les yeux ont trompé… Mes lèvres sont amères…
Ah ! que la route est longue et que lointain le soir !

Et la procession lente et triste défile
De ces implorateurs que lasse le chemin.
Parfois on me relève, une me tend la main,
Et tous nous implorons le Divin Soir tranquille !

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A  l’Heure  du  Couchant

Voici : Mon cœur est plein de chuchotements tristes
Et mes yeux sont remplis de brume, vers le soir…

En vain le couchant fait pleuvoir ses améthystes
Et me promet la nuit et le silence noir…

Rien ne peut alléger le poids lourd qui m’oppresse
Et m’inflige soudain une étrange paresse.

Je sens la vanité de tout ce que j’aimais,
Et qui ne me sera plus si cher désormais…

Puisque mes souvenirs deviennent infidèles,
Que je m’enfuie enfin ! Qu’on me prête des ailes !

Cyprès  du  Purgatoire

Nous voici toutes deux mortes, car tout survient…


Voici les hauts et longs cyprès du Purgatoire
Dressés sur le chemin de la céleste gloire,
Et malgré tout, mon cœur, qui t’aime, se souvient.

Vois, leurs sommets se sont perdus dans le ciel morne
De l’éternel couchant qui ne finira pas,
Et nous, les deux Esprits désunis et très las,
Nous voici cheminant sur le chemin sans borne.



Debout dans un couchant se dressent les cyprès
Et l’on y cherche en vain un frisson de ramure,
Un chant, un vol d’oiseau… Dans leur boire verdure,
Ils se dressent… Viens près de moi, encore plus près !…

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Epitaphe  sur  une  Pierre  tombale

Voici la porte d’où je sors…
O mes roses et mes épines !
Qu’importe l’autrefois ? Je dors
En songeant aux choses divines…

Voici donc mon âme ravie,
Car elle s’apaise et s’endort
Ayant, pour l’amour de la Mort,
Pardonné ce crime : la Vie.

 

Haillons

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