Article Nicole G. Albert

Publié le par Cristie Cyane

https://www.cairn.info/revue-diogene-2009-4-page-146.htm

Article Renée Vivien, d’un siècle à l’autre par Nicole G. Albert  

publié dans la revue Diogène, 2009/4 (n° 228) 

Renée Vivien disparaissait il y a un siècle, à l'âge de trente-deux ans. Enterrée au cimetière de Passy, elle repose, à deux pas de l'imposant mausolée de Marie Bashkirsteff, dans une petite chapelle néo-gothique qu'Hélène de Zuylen, sa dernière compagne, a fait ériger en 1911 et sur les mur de laquelle sont gravés certains de ses vers, notamment sa propre épitaphe : 

 

Voici la porte d’où je sors…

O mes roses et mes épines !

Qu’importe l’autrefois ? Je dors

En songeant aux choses divines…

Voici donc mon âme ravie,

Car elle s’apaise et s’endort

Ayant, pour l’amour de la Mort,

Pardonné ce crime : la Vie [1][1] « Épitaphe sur une Pierre tombale », dans Haillons....

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Le 18 novembre 2009 (cent ans jour pour jour après sa disparition), les grilles de cet étroit sanctuaire tapissé de vitraux se sont ouvertes grâce à la générosité de sa petite-nièce, Imogen Bright, permettant ainsi à quelques admirateurs, au cours d’une cérémonie informelle, de déposer devant l’autel ses fleurs de prédilection – lys et violettes – et de lire, qui des poèmes, qui des extraits de sa correspondance, dans une atmosphère de recueillement dépourvue de tristesse :

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Le charme maladif des musiques moroses
Ici ne convient point à l’auguste trépas ;
Venez ! Il faut couvrir de rythmes et de roses
La maison du poète où le deuil n’entre pas.
Rien que l’éclat des chants : pas de vain verbiage,
Ni le sanglot banal d’importunes douleurs ;
Comme pour un splendide et joyeux mariage,
Il lui faut avant tout des fleurs, des fleurs, des fleurs [2][2] « Sourire dans la mort », dans Poèmes retrouvés, recueillis....
 
Cette commémoration s’est poursuivie, le vendredi 20 novembre, par une journée d’étude – « Renée Vivien : une femme de lettres entre deux siècles (1877-1909) » – organisée à l’Université de Londres à Paris, avec le soutien de l’Institut Émilie du Châtelet [3][3] Les éditions ErosOnyx, à l’origine de ce colloque,.... Elle a attiré un large public et a été l’occasion de rendre hommage à une écrivaine dont la popularité ne s’est jamais démentie parmi les bibliophiles qui, depuis sa mort, se disputent à prix d’or les éditions originales de ses textes en vers et en prose, ces élégants volumes aux couvertures parfois ornées de délicats pastels dus au peintre symboliste Lucien Lévy-Dhurmer. Cependant son œuvre, à la fois décadente et féministe [4][4] On oublie trop souvent qu’elle a collaboré au journal..., a longtemps été éclipsée par le personnage, dont les amours malheureuses, le destin tragique et l’homosexualité ont constitué les principaux éléments d’un culte discret mais non moins fervent.

Née à Londres en 1877 d’une mère américaine et d’un père britannique, Pauline Mary Tarn, qui écrivit principalement sous le pseudonyme de Renée Vivien [5][5] Elle signe quelques recueils écrits à quatre mains..., s’installe définitivement à Paris à l’âge de vingt-et-un ans. Située à la frontière de deux cultures, de deux langues, la poétesse incarne de façon complexe et exemplaire cette double appartenance et cette Entente cordiale dont elle fut la contemporaine. À l’instar de nombreuses Anglo-Saxonnes de son époque, elle choisit la France pour y vivre – et y mourir – et le français, qu’elle maîtrise parfaitement grâce à une éducation cosmopolite, pour écrire sa poésie, ses nouvelles et ses romans, au total une quinzaine d’ouvrages publiés en l’espace de huit ans, avec un acharnement fiévreux dissimulé derrière une apparente désinvolture, si l’on en croit le célèbre témoignage de Colette, dans Le Pur et l’Impur (1932, sous le titre Ces plaisirs…). Or Renée Vivien est tout sauf un bas-bleu mondain, une dilettante qui écrirait pour meubler son oisiveté et briller en société, bref, une de ces figures acceptables – et souvent insipides – dont la presse féminine faisait son miel en proposant à ses lectrices de coquets reportages illustrés par la photographie sur les femmes de lettres à la mode : épouses, mères, parfaites maîtresses de maison, accessoirement écrivaines. Évitée par ses consœurs qui la jugent trop sulfureuse, rapidement mise à l’index par la critique qui condamne la perversité de sa plume – une fois qu’elle aura découvert que l’auteur de ces odes enflammées à l’amante est en réalité une autrice –, Renée Vivien se retranche dans un monde personnel et idéel, où l’antiquité hellène occupe une large place aux côtés des alcools forts dont on dit qu’ils hâtèrent sa fin. Son aisance financière lui permet néanmoins de publier à compte d’auteur chez Alphonse Lemerre (spécialiste du Parnasse contemporain), avant de privilégier des éditions hors commerce dont elle confie l’impression à Edward Sansot à partir de 1907.

Généralement associée à la flamboyante Américaine Natalie Clifford Barney, riche héritière, esthète férue de littérature et lesbienne affichée, qu’elle rencontra en 1899 et avec qui elle eut une relation passionnée mais orageuse, Renée Vivien est aujourd’hui davantage que « cette mince jeune femme, au visage pâle noyé dans une chevelure blonde et que plus que son talent, l’ambiguïté de sa vie imposa dans un certain monde », dont parlait encore André de Fouquières (1953 : 18) pour évoquer sa passade avec la courtisane Émilienne d’Alençon.

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Figure majeure de la littérature dite féminine du tournant du siècle comme l’attestent les anthologies poétiques et autres essais consacrés, vers 1900, aux muses françaises[6][6] Citons « Le Romantisme féminin », dans L’Avenir de..., Renée Vivien, après une longue éclipse, semble sortie de son purgatoire grâce à des travaux universitaires et aux rééditions diverses qui ont vu le jour depuis une vingtaine d’années [7][7] Jean-Paul Goujon publie une Vie de Renée Vivien en.... L’originalité de son œuvre est enfin reconnue et elle est à l’honneur, portraits à l’appui, sur les sites web dévolus à la littérature lesbienne. Un pareil engouement s’explique aisément. En effet, derrière des titres aussi anodins en apparence qu’Études et Préludes (1901), Évocations (1903) ou À l’heure des mains jointes (1906) se déploie une conception de l’amour – souvent mortifère –, de la volupté – toujours saphique – et de la condition féminine peu conventionnelle. Son homosexualité, sa condamnation du mariage, son dédain de la famille et son refus sans appel de la maternité la distinguent de ses contemporaines, telles Anna de Noailles ou, dans une moindre mesure, Lucie Delarue-Mardrus, plus enclines à cultiver l’image policée que l’on attendait d’elles en célébrant le mâle, la nature et en se ralliant à la veine vitaliste alors en vogue. Helléniste et traductrice de Sappho (1903) – d’une Sappho résolument lesbienne, hissée au rang de divinité tutélaire pour avoir combiné le génie lyrique et l’amour unisexuel exclusif –, puis des Kitharèdes (1904), Renée Vivien a élaboré, d’une part, une « généalogie » personnelle de la création [8][8] Marie-Ange Bartholomot-Bessou (2009 : 151) parle très

 
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