Sapho

Publié le par Cristie Cyane

Sapho

 

                  SAPHO     (1903)                

  Recueil 4

 

Ode  à  l’Aphrodita

 

Accueille, immortelle Aphrodita, Déesse,

Tisseuse de ruse à l’âme d’arc-en-ciel,

Le frémissement, l’orage et la détresse

        De mon long appel.

 

J’ai longtemps rêvé : ne brise pas mon âme

Parmi la stupeur et l’effroi de l’éveil,

Blanche Bienheureuse aux paupières de flamme,

        Aux yeux de soleil.

 

Jadis, entendant ma triste voix lointaine,

Tu vins l’écouter dans la paix des couchants

Où songe la mer, car la faveur hautaine

        Couronne les chants.

Je vis le reflet de tes cheveux splendides

Sur l’or du nuage et la pourpre des eaux,

Ton char attelé de colombes rapides

        Et de passereaux.

 

Et le battement lumineux de leurs ailes

Jetait des clartés sur le sombre univers,

Qui resplendissait de lueurs d’asphodèles

        Et de roux éclairs.

 

 

 

 

Déchaînant les pleurs et l’angoisse des rires,

Tu quittas l’aurore immuable des cieux.
Là-bas surgissait la tempête des lyres

        Aux sanglots joyeux.

Et toi, souriant de ton divin visage,

Tu me demandas : « D’où vient l’anxiété

A ton grave front, et quel désir ravage

        Ton corps tourmenté ?

 

« Qui te fait souffrir de l’âpre convoitise ?
Et quelle Peithô, plus blonde que le jour

Aux cheveux d’argent, te trahit et méprise,

        Psappha, ton amour ?

 

« Tu ne sauras plus les langueurs de l’attente.
Celle qui te fuit te suivra pas à pas.
Elle t’ouvrira, comme la Nuit ardente,

        L’ombre de ses bras.

 « Et tremblante ainsi qu’une esclave confuse

Offrant des parfums, des présents et des pleurs,

Elle ira vers toi, la vierge qui refuse

        Tes fruits et tes fleurs.

 

« Par un soir brûlant de rubis et d’opales

Elle te dira des mots las et brisés,

Et tu connaîtras ses lèvres nuptiales,

        Pâles de baisers. »

 

 

 

 

 

 

Ode  à  une  Femme  aimée

 

L’homme fortuné qu’enivre ta présence

Me semble l’égal des Dieux, car il entend

Ruisseler ton rire et rêver ton silence,

    Et moi, sanglotant,

 

Je frissonne toute, et ma langue est brisée :

Subtile, une flamme a traversé ma chair, 

Et ma sueur coule ainsi que la rosée

    Apre de la mer ;

 

 

Un bourdonnement remplit de bruits d’orage

Mes oreilles, car je sombre sous l’effort,

Plus pâle que l’herbe, et je vois ton visage

    A travers la mort.

 

 

 

                            Je t’aimais, Atthis, autrefois

 

 

Le soir fait fleurir les voluptés fanées,

Le reflet des yeux et l’écho de la voix…

Je t’aimais, au long des lointaines années,

    Atthis, autrefois.

 

 

 

                            … Tu m’oublies…

 

 

L’eau trouble reflète, ainsi qu’un vain miroir,

Mes yeux sans lueurs, mes paupières pâlies.

J’écoute ton rire et ta vox dans le soir…
    Atthis, tu m’oublies.

 

Tu n’as point connu la stupeur de l’amour,

L’effroi du baiser et l’orgueil de la haine ;

Tu n’as désiré que les roses d’un jour,

    Amante incertaine.

 

 

 

 

                            Atthis, ma pensée t’est haïssable, et                             tu fuis vers Androméda. 

 

 

Tu hais ma pensée, Atthis, et mon image.

Cet autre baiser, qui te persuada,

Te brûle, et tu fuis, haletante et sauvage

    Vers Androméda. 

 

 

 

                    Les étoiles autour de la belle lune voilent

                    aussitôt leur clair visage lorsque, dans son

                    plein, elle illumine la terre de leurs d’argent.

 

 

Tout est blanc, la lune ouvre sa plénitude, 

A ses pieds gémit l’Océan tourmenté :

Sereine, elle voit fleurir la solitude

    Et la chasteté.

 

Les astres devant la Séléné divine,

Ont voilé leur face, et la clarté, neigeant

Du ciel virginal et candide, illumine

    La terre d’argent.

 

 

 

Pour Androméda, elle a une belle récompense

 

Pour Androméda, l’éclair de tes baisers, 

Tes voiles de vierges et tes langueurs d’amante

Et le lent soupir de tes seins apaisés,

    Atthis inconstante !

 

Pour Androméda, les chants, les soirs d’or brun,

Et l’ombres des cils sur l’ombre des prunelles,

Les nuits de Lesbos, où s’exalte un parfum

    De fleurs éternelles.

Pour moi, le sommeil enfiévré sous les cieux

Où meurt la Pléiade, et les graves cadences,

L’hiver de ta voix, le néant de tes yeux,

    Tes pâles silences.

 

 

 

                        Voici maintenant ce que je chanterai bel-                                                   

                         lement afin de plaire à mes maîtresses

 

Atthis aux cheveux de crépuscule, blonde

Et lasse, Eranna, qui dans l’or des couchants

Ranimes l’ardeur de la lyre profonde

    Et des nobles chants,

 

Euneika trop belle et Gurinnô trop tendre,

Anectoria, qui passais autrefois,

Lorsque je mourais de te voir et d’entendre

    Ton rire et ta voix,

 

Dika, dont les mains souples tissent les roses,

Et qui viens offrir aux Déesses les fleurs

Neigeant du pommier, ingénument décloses,

    Parfums et pâleurs,

 

Pour vous j’ai rythmé les sons et les paroles,

Pour vous j’ai pleuré les larmes du désir,

J’ai vu près de vous les ardentes corolles

    Du soir défleurir.

Triste, j’ai blâmé l’importune hirondelle ;

Par vous j’ai connu l’amer et doux Eros,

Par votre beauté je deviens immortelle,

    Vierges de Lesbos.

 

 

 

moi tout récemment l’Aube aux sandales d’or…

 

Mes yeux ont vu fuir l’Aube aux sandales d’or :

Ses pieds ont brillé sur le mont taciturne

Et sur la forêt où se recueille encor

    Le rêve nocturne.

 

 

 

 

                        Dors sur le sein de ta tendre maîtresse

 

Dors entre les seins de l’amante soumise,

O vierge au regard d’éphèbe valeureux,

Et que l’Hespérôs nuptial te conduise

    Vers le rêve heureux !

 

 

 

 

                        Envers vous, belles, ma pensée n’est point

                        changeante.

 

 

Je ne change point, ô vierges de Lesbos !

Lorsque je poursuis la Beauté fugitive,

Tel le Dieu chassant une vierge au peplos 

    Très blanc sur la rive.

Je n’ai point trahi l’invariable amour.
Mon cœur identique et mon âme pareille

Savent retrouver, dans le baiser d’un jour,

    Celui de la veille.

 

Et j’étreins Atthis sur les seins de Dika.

J’appelle en pleurant, sur le seuil de sa porte,

L’ombre, que longtemps ma douleur invoqua,

    De Timas la morte.

 

Pour l’Aphrodita j’ai dédaigné l’Eros,

Et je n’ai de joie et d’angoisse qu’en elle :

Je ne change point, ô vierges de Lesbos,

    Je suis éternelle.

 

 

… quant à mon sanglot : et que les vents orageux l’emportent pour les souffrances

 

 

Que le vent du soir emporte mon sanglot

Vers l’accablement des cités et des plaines ;

Qu’il l’emporte, afin de la mêler au flot

    Des douleurs lointaines.

 

Qu’il l’emporte, ainsi qu’un pitoyable appel,

Plus grave et plus doux que la vaine parole…
Que, dans l’infini, mon sanglot fraternel

    Apaise et console.

 

                            

Et certes j’ai couché dans un songe avec la fille de Kuprôs

 

 

Je t’ai possédée, ô fille de Kuprôs !

Pâle, je servis ta volupté cruelle…

Je pris, aux lueurs du flambeau d’Hespérôs,

    Ton corps d’Immortelle.

 

Et ma chair connut le soleil de ta chair…

J’étreignais la flamme et l’ombre et la rosée,

Ton gémissement mourrait comme la mer

    Lascive et brisée.

Mortelle, je bus dans la coupe des Dieux,

J’écartai l’azur ondoyant de tes voiles…
Ma caresse fit agoniser tes yeux

    Sur ton lit d’étoiles…

 

Depuis, c’est en vain que la nuit de Lesbos

M’appelle, et que l’or du paktis se prolonge…

Je t’ai possédée, ô fille de Kuprôs,

    Dans l’ardeur d’un songe.

 

 

 

Et certes j’ai parlé en songe avec la fille de Kuprôs

 

Un clair souvenir se rythme et se prolonge 

Comme un son de lyre indécis et voilé…
Fille de Kuprôs, je t’ai jadis parlé

    A travers un songe.

 

 

La lune paraissait dans son plein, et les
femmes se tinrent debout, comme autour

D’un autel

 

 

 

La lune parut dans son plein, et les femmes 

Se tinrent debout, comme autour d’un autel :

Les rayons étaient fervents comme des flammes

    Au reflet cruel.

Elles attendaient… Et, rompant le silence,

La voix d’une vierge amoureuse chanta,

Et toutes sentaient la mystique présence

    De l’Aphrodita.

 

 

                            Telle une douce pomme rougit à l’extrémité

                            de la branche, à l’extrémité lointaine :

les cueilleurs de fruits l’ont oubliée ou,                 

plutôt, ils ne l’ont pas oubliée, mais ils n’ont pu l’atteindre

 

 

Ainsi qu’une pomme aux chairs d’or se balance,

Parmi la verdure et les eaux du verger,

A l’extrémité de l’arbre où se cadence

    Un frisson léger,

 

Ainsi qu’une pomme, au gré changeant des brises,

Se balance et rit dans les soirs frémissants,

Tu t’épanouis, raillant les convoitises

    Vaines des passants.

La savante ardeur de l’automne recèle

Dans ta nudité les ambres et les ors.
Tu gardes, ô vierge inaccessible et belle,

    Le fruit de ton corps.

 

 

 

Pourquoi, fille de Pandion, aimable hirondelle, me … ?

 

Lasse du jardin où je me souviens d’Elle,

J’écoute mon cœur oppressé de parfum.
Pourquoi m’obséder de ton vol importun,

    Divine hirondelle ?

 

Tu rôdes, ainsi qu’un désir obstiné,

Réveillant en moi l’éternelle amoureuse,

Douloureuse amante, épouse douloureuse,

    O pâle Procné !

 

Tu fuis sans espoir vers la rive qui t’aime,

Vers la mer aux pieds d’argent, vers le soleil.

Je hais le Printemps qui vient, toujours pareil

    Et jamais le même !

 

Ah ! me rendra-t-il les langueurs de jadis,

L’ardente douleur des trahisons apprises,

L’attente et l’espoir des caresses promises,

    Les lèvres d’Atthis ?

 

J’évoque le pli de ses paupières closes,

La fleur de ses yeux, le sanglot de sa voix,

Et je pleure Atthis que j’aimais autrefois,

    Sous l’ombre des roses.

 

 

Je crois qu’une vierge aussi sage que toi ne verra dans aucun temps la lumière du soleil.

 

 

Jamais une vierge aussi sage que toi

Ne verra fleurir la lumière éternelle

Contemplant sans fin la nature et la Loi

    Qui pèse sur elle.

 

Tu sais le secret de l’accord et du chant,

Tes yeux ont sondé la mer d’or des étoiles,

Sur ton front bleuit, comme au front du couchant,

    La brume des voiles.

 

 

Pallas Athéné, dont la divine loi

Règne en souriant sur l’aurore éternelle,

Ne vit point de vierge aussi sage que toi

    Rêver devant elle…

 

 

 

Inscription à la base d’une statue

 

                        Vierges, quoique muette, je réponds…

 

 

A qui m’interroge, ô vierges, je réponds

D’une voix de pierre à l’accent inlassable :

« Mon éternité, sous les astres profonds,

    M’attriste et m’accable.

 

« Sereine, je vois ce qui change et qui fuit.
Je fus consacrée à la vierge brûlante,

Aithopia, sœur de l’amoureuse nuit,

    Par sa tendre amante,

 

« Arista. J’ouis l’ardeur de leur soupir,

Par les nuits d’été dont le souffle m’effleure

De regrets… Je suis l’immortel souvenir

    Des baisers d’une heure. »

 

 

 

 

                            … Toi et l’Eros, mon serviteur…

 

O toi dont le trône aux lueurs d’arc-en-ciel

Brille sur l’Hadès et sur la Terre sombre,

Aphrodita pâle au sourire cruel,

    Resplendis sur l’ombre.

 

L’Eros qui t’implore et te suis pas à pas

Elève vers toi son regard doux et grave :

Il pleure en t’ouvrant vainement ses deux bras,

    L’Eros, ton esclave.

 

 

Psappha, pourquoi la bienheureuse Aphrodita… ?

 

 

L’automne est pareil aux étés où ta lyre

S’éveilla, tremblante, et frémit, et chanta…
O Psappha, dis-nous pourquoi jaillit le rire

    De l’Aphrodita.

Quel sombre dessein réjouis la Déesse

A qui plaît l’effroi des cri inapaisés,

Qui répand sur nous la farouche détresse,

    L’horreur des baisers ?

Les rayons maudits d’une fatale aurore

Virent autrefois l’implacable Beauté

Fleurir dans sa force inexorable, éclore

    Dans sa cruauté.

O Psappha, voici que s’éteint la Pléiade.
Le vent clame, ainsi qu’une lyre de fer,

Un chant prophétique et sinistre, et Leucade 

    Assombrit la mer.

 

 

Je n’espère point toucher le ciel de mes bras étendus.

 

Je n’espère point toucher de mes deux bras

Etendus le ciel où s’amassent des voiles ;

La nuit pourpre vient et je n’espère pas

    Cueillir les étoiles.

 

 

Morte, un jour tu demeureras couchée [dans la tombe], et nul souvenir de toi ne persistera ni alors ni plus tard : car tu ne cueilles point les roses de Piéria, mais, obscure, tu erreras dans la maison de l’Hadès, inconnue parmi les Morts aveugles.

 

 

 

Demain tu mourras d’une mort sans étoiles.
La nuit cachera ton rire d’autrefois

Sous l’azur et sous la pourpre de ses voiles,

    Sous les linceuls froids.

 

Tu n’as point cueilli les roses immortelles

De Piéria, Gorgô, charme d’un jour !

Jamais ne brûla dans tes pâles prunelles

    L’éclair de l’amour.

 

L’Hadès te prendra dans sa vague demeure,

Le chant de ta voix ne persistera pas,

Ni le souvenir de ton parfum d’une heure.
    Demain tu mourras.

Et tu passeras ombre parmi les ombres,

Tu ne sauras point l’orgueil des lendemains,

Sans rayons de gloire à tes paupières sombres,

    Sans fleurs dans tes mains.

Tes pas erreront faiblement sur la rive

Des femmes sans fards et des passants obscurs,

La Maison des Morts sur ta forme plaintive

    Fermera ses murs.

Sous l’azur et sous la pourpre de ses voiles,

La Nuit cachera ton rire d’autrefois…
Demain tu mourras d’une mort sans étoiles

    Sous les linceuls froids.

 

 

 

Ainsi que, sur les montagnes, les pâtres foulent aux pieds l’hyacinthe, et la fleur s’empourpre sur la terre

 

 

… Et blessée ainsi qu’une frêle hyacinthe,

Douloureuse Atthis, tu te souviens encor.

Tes tristes cheveux pleurent, dans l’ombre éteinte,

    Une cendre d’or.

 

Les pâtres, chantant sur le mont solitaire,

Jettent vers le soir leurs rythmes frémissants,

Et la pourpre fleur ensanglante la terre,

    Aux pieds des passants.

                

 

 

 

Tu nous brûles

 

 

Mes lèvres ont soif de ton baiser amer,

Et la sombre ardeur qu’en vain tu dissimules

Déchire mon âme et ravage ma chair :

    Eros, tu nous brûles…

 

 

 

C’est ici la poussière de Timas que l’azur sombre du lit nuptial de Perséphona reçut,

Morte avant l’hymen. Lorsqu’elle périt, toutes ses compagnes, d’un fer fraîchement aiguisé, coupèrent la force de leurs désirables chevelures

 

 

 

La vierge Timas au printemps sans été

Mourut dans l’orgueil de sa blancheur première.

Parfumons de fleurs, de chants, de piété,

    Sa douce poussière.

Oh ! le souvenir de ce corps lilial

Que Perséphona, voluptueuse et sombre,

Reçut dans l’azur de son lit nuptial

    Paré de fleurs d’ombre !

 

Lorsqu’elle périt, ses compagnes d’hier

Coupèrent là-bas leurs cheveux désirables,

Bleus comme la nuit et blonds comme l’hiver,

    Roux comme les sables.

 

 

 

 

                             De tous les astres le plus beau…

 

 

 

 

O toi le plus beau des astres, Hespéros,

Fleur nocturne éclose au verger des étoiles,

Tu viens ranimer les ardeurs de Lesbos

    Sous l’azur des voiles.

Tu jettes le trouble aux espaces sereins.
Le Désir renaît aux yeux las des Amantes,

Il meurtrit leurs flancs, il ravage leurs seins,

    Leurs lèvres brûlantes.

Verse tes lueurs sur l’ombre des baisers…

Par les longs étés, l’âmes de Mytilène

Exhale vers toi ses cris inapaisés,

    Sa fervente haleine.

 

Dans la pourpre et l’or sombres du firmament,

Ecoute la mer amoureuse et stérile

Qui, le soir, endort de son gémissement

    La langueur de l’Ile.

 

 

 

 

                    Mnasidika est plus belle que la tendre Gurinnô 

 

Gurinnô qui pleure à l’ombre de mon seuil

N’a point tes accents où l’Eros passe et chante,

O Mnasidika ! ni le splendide orgueil

    De tes seins d’amante.

 

Elle n’a point l’or fondu de ton regard,

Ni la pourpre fleur de tes paupières closes,

Ni ta chair où l’ambre et la myrrhe et le nard

    Parfument les roses.

Mais elle a connue la grave volupté,

L’effroi de l’amour et l’effort des chimères…

Une nuit, j’ai bu, d’un  baiser irrité,
    Ses lèvres amères.

 

 

 

Et toi, ô Dika ! ceins de guirlandes ta chevelure aimable, tresse les tiges de fenouil de tes tendres mains, car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans la ferveur des Bienheureuses : celles-ci se détournent des jeunes filles qui ne sont point couronnées

 

 

Va jusqu’au jardin clair où tu te reposes,

Pare tes cheveux de verdure et de fleurs,

Choisis les parfums, Dika, tisse les roses,

    Mêle les couleurs.

Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,

Entoure l’autel des souffles de l’été…
Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,

    A ta piété.

 

Porte à L’Artémis les sombres violettes,

A l’Aphrodita la pourpre des iris.
A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,

    La langueur des lys.

 

 

            

Quelqu’un, je crois, se souviendra dans l’avenir de nous

 

 

Dans les lendemains que le sort file et tresse,

Les êtres futurs ne nous oublieront pas…
Nous ne craignons point, Atthis, ô ma Maîtresses !

    L’ombre du trépas.

Car ceux qui naîtrons après nous dans ce monde

Où râlent les chants jetteront leur soupir

Vers moi, qui t’aimais d’une angoisse profonde,

    Vers toi, mon Désir.

 

Les jours ondoyants que la clarté nuance,

Les nuit de parfums viendront éterniser

Nos frémissements, notre ardente souffrance

    Et notre baiser.

 

 

 

 

L’Eros qui délie mes membres aujourd’hui me dompte, être fatal, amer et doux

 

 

 

Aujourd’hui l’Eros fatal, amer et doux

L’Eros qui ressemble à la Mort, me tourmente,

Maîtrise mes flancs et brise mes genoux

    Dans l’angoisse ardente.

 

 

 

L’or est fils de Zeus ; ni la mite ni le ver ne le peuvent détruire

 

 

L’or est fils de Zeus, cruel comme les Dieux.
Il épanouit sa puissance fatale,

Frère du soleil qui dévore les cieux

    De gloire brutale.

 

 

                             L’aurore Vénérable…

 

 

 

Vois se rapprocher l’Aurore Vénérable,

Apportant l’effroi, la souffrance et l’effort,

Et le souvenir dont la langueur accable,

    La vie et la mort.

 

 

Alentour la brise murmure fraîchement à travers les branches des pommiers, et des feuillages frissonnants coule le sommeil

 

 

La fraîcheur se glisse à travers les pommiers,

Le ruisseau bourdonne au profond des verdures,

Tel le chant confus qui remplit les guêpiers

    Aux légers murmures.

 

L’herbe de l’été pâlit sous le soleil.
La rose, expirant sous les âpres ravages

Des chaleurs, languit vers l’ombre, et le sommeil

    Coule des feuillages.

 

 

Et le sommeil aux yeux noirs, enfant de la nuit

 

 

 

Le grave couchant éteint l’or des lumières…
Le Sommeil aux yeux noirs, enfant de la Nuit,

De la verte Nuit pitoyable aux paupières,

    Apaise le bruit.

Et l’âme des lys erre dans son haleine…
Mais il ne sait point contenter le soupir

De l’ardent mer aux pieds de Mytilène,

    Lasse de désir.

 

 

 

…la servante de l’Aphrodita, lumineuse comme l’or

 

 

 

Persuasion, Peithô, blonde suivante

De l’Aphrodita, viens dans le pâle essor

Des colombes, viens, lascive et suppliante,

    Claire comme l’or.



Ta voix éloquente a l’accent d’une lyre

Implorant en vain l’ardeur et le retour

D’un fiévreux Passé… Ta voix qui pleure attire

    Vers le grave Amour.

 

 

Pures Kharites aux bras de rose, venez filles de Zeus.

 

 

O filles de Zeus, Grâces aux bras de rose,

Venez, apportant les parfums de jadis,

Le frisson des voix, du rythme et de la pause,

    Et l’or du paktis.

 

Vous dont la langueur divine se repose

Dans l’éclair de l’aube et la flamme du jour,

Venez en dansant, Grâces aux bras de rose,

    Riant à  l’amour.

 

 

…une vierge à la voix douce

 

 

J’écoute en rêvant… La fraîcheur de ta voix

Coule, comme l’eau du verger sur la mousse

Et vient apaiser mes douleurs d’autrefois,

    Vierge à la voix douce.

 

 

 

L’Eros aujourd’hui a déchiré mon âme, vent qui dans la montagne s’abat sur les chênes

 

 

L’Eros a ployé mon âme, comme un vent

Des montagne tord et brise les grands chênes…

Et je vois périr, dans le flambeau mouvant,

    L’essor des phalènes.

 

 

                

J’instruisis Hérô de Guara la [vierge] légère à la course.

 

 

J’enseignai les chants à la vierge aux pieds d’or

Dont les voix ressemble à la voix de la source,

Et dont les beaux pieds semblent prendre l’essor,

    Légers à la course.

 

J’enseignai les chants où brûlent les parfums, 

Où pleurent l’angoisse et l’effroi des attentes,

Quand le crépuscule assombrit les ors bruns

    Des rives ardentes.


 J’enseignai les chants qui montent vers l’autel

D’où l’Aphrodita tourmente l’amoureuse

Et qui font pâlir le sourire cruel

    De la Bienheureuse.

 

 

 

 

*

                          **

 

 

                    … une vierge très délicate cueillant des fleurs

 

 

Je te vis cueillir le fenouil et le thym

Et la fleur du vent, la légère anémone,

O vierge ! et je vis ton sourire enfantin

    Où l’aube frissonne.

Mon corps vigoureux comme un jeune arbrisseau

Frôla longuement ta chair tendre et brisée…
Tu levas sur moi tes yeux plus frais que l’eau

    Et que la rosée.

 

Le fatal Eros et l’amoureux Destin

Et l’Aphrodita dont je suis la prêtresse

Nous virent cueillir le fenouil et le thym,

    Atthis, ma Maîtresse.

 

 

 

 

                            Je serai toujours vierge

 

 

 

Je demeurerai vierge comme la neige

Sereine, qui dort là-bas d’un blanc sommeil,

Qui dort pâlement, et que l’hiver protège

    Du brutal soleil.

Et j’ignorerai la souillure et l’empreinte

Comme l’au du fleuve et l’haleine du nord.
Je fuirai l’horreur sanglante de l’étreinte,

    Du baiser qui mord.

 

 

Je demeurerai vierge comme la lune

Qui se réfléchit dans le miroir du flot,

Et que le désir de la mer importune

    De son long sanglot.

 

 

 

 

              

Dominant, comme lorsque l’aède de Lesbos domine les étrangers…

 

 

Dominant la Terre où résonne ta lyre,

Dresse-toi, splendide Aède de Lesbos

Qui seule as connu la lumière et le rire

    Divin de Paphôs. 

 

Psappha, verse-nous au profond de l’espace, 

Dédaignant le sort des êtres passagers,

Le frémissement de ton chant qui surpasse

    Les chants étrangers.

 

 

 

 

… car il n’est pas juste que la lamentation soit dans la maison des serviteurs des Muses : cela est indigne de nous.

 

 

Compagnes, voici la Maison du Poète

Où la Mort se tait, où le deuil n’entre pas ;

Na gémissez plus dans l’angoisse inquiète

    Du commun trépas.



Parsemez de fleurs aux haleines légères

Le seuil où pleuraient les chants graves et doux ;

Arrêtez le flot des larmes passagères

    Indignes de nous.

 

 

 

 

                        La lumière… qui ne détruit point la vue…

                        Pareille à une fleur d’hyacinthe

 

 

Nuit de pourpre, ainsi qu’une fleur d’hyacinthe,

Ta lumière éclôt dans le verger des cieux.
Ton parfum est chaste, et ta douceur éteinte

    Console les yeux.

 

 

 

 

…Psappha… appelle l’amour doux et amer et qui donne la douleur… [Elle] le nomme le tisseur de chimères

 

 

Eros, de tes mains prodigues de douleurs

Tu répands l’angoisse, et tes lèvres amères

Ont le goût du sel et le parfum des fleurs,

    Tisseur de chimères.

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