Cendres et poussières

Publié le par Cristie Cyane

CENDRES  ET  POUSSIERES

 

(1902)

 

A mon Amie H.L.C.B. 

 

 

Invocation

 

Les yeux tournés sans fin vers les splendeurs éteintes,

Nous évoquons l’effroi, l’angoisse et le tourment

De tes baisers, plus doux que le miel d’hyacinthes,

Amante qui versas impérieusement,

Comme on verse le nard et le baume et la myrrhe,

Devant l’Aphrodita, Maîtresse de l’Eros,

          L’orage et l’éclair de ta lyre,

                    O Psappha de Lesbos !

 

Les siècles attentifs se penchent pour entendre

Les lambeaux de tes chants. Ton visage est pareil

A des roses d’hiver recouvertes de cendre,

Et ton lit nuptial ignore le soleil.

Ta chevelure ondoie au reflux des marées

Comme l’algue marine et les sombres coraux,

            Et tes lèvres désespérées

                     Boivent la paix des eaux.

 

Que t’importe l’éloge éloquent des Poètes,

A toi dont le front large est las d’éternité ?

Que t’importe l’écho des strophes inquiètes,

Les éblouissements et les sonorités ?

La musique des flots a rempli ton oreille,

Ce remous de la mer qui murmure à ses morts

           Des mots dont le rythme ensommeille

                      Tels de graves accords.

 

O parfum de Paphôs ! ô Poète ! ô Prêtresse !

Apprends-nous le secret des divines douleurs,

Apprends-nous les soupirs, l’implacable caresse

Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs !

O langueurs de Lesbos ! Charme de Mytilène !

Apprends-nous le vers d’or que ton râle étouffa,

           De ton harmonieuse haleine

                     Inspire-nous, Psappha !

 

 

 

Let the dead bury their Dead

 

Voici la nuit : je vais ensevelir mes morts,

Mes songes, mes désirs, mes douleurs, mes remords,

Tout le passé… Je vais ensevelir mes morts.

 

J’ensevelis, parmi les sombres violettes,

Tes yeux, tes mains, ton front et tes lèvres muettes,

O toi qui dors parmi les sombres violettes !

 

J’emporte cet éclair dernier de ton regard…
Dans le choc de la vie et le heurt du hasard,

J’emporte ainsi la paix de ton dernier regard.

 

Je couvrirai d’encens, de roses et de roses,

La pâle chevelure et les paupières closes

D’un amour dont l’ardeur mourut parmi les roses.

 

Que s’élève vers moi froide des morts,

Abolissant en moi les craintes, les remords,

Et m’apportant la paix souriante des mort !

 

Que j’obtienne, dans un grand lit de violettes,

Cette immuable paix d’éternités muettes

Où meurt jusqu’à l’odeur des douces violettes !

 

Que se reflète, au fond de mon calme regard,

Un vaste crépuscule immobile et blafard !

Que diminue enfin l’ardeur de mon regard !

 

Mais que j’emporte aussi le souvenir des roses,

Lorsqu’on viendra poser sur mes paupières closes

Les lotus et les lys, les et les roses !…

 

 

Les  Amazones

 

On voit errer au loin les yeux d’or des lionnes…
L’Artémis, à qui plaît l’orgueil des célibats,

Qui sourit aux fronts purs sous les pures couronnes,

Contemple cependant sans colère, là-bas,

S’accomplir dans la nuit l’hymen des Amazones,

Fier, et semblable au choc souverain des combats.

Leur regard de dégoût enveloppe les mâles

Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.
L’ombre est lourde d’échos, de tiédeurs et de râles…
Elles semblent attendre un frisson de réveil.
La clarté se rapproche, et leurs prunelles pâles

Victorieusement reflètent le soleil.

 

Elles gardent une âme éclatante et sonore

Où le rêve s’émousse, où l’amour s’abolit,

Et ressentent, dans l’air affranchi de l’aurore,

Le mépris du baiser et le dédain du lit.
Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre

Les époux de hasard que le rut avilit.

 « Nous ne souffrirons pas que nos baisers sublimes

Et l’éblouissement de nos bras glorieux

Soient oubliés demain dans les lâches abîmes

Où tombent les vaincus et les luxurieux.

Nous vous immolerons ainsi que les victimes

Des autels d’Artémis au geste impérieux.

 

« Parmi les rayons morts et les cendres éteintes,

Vos lèvres et vos yeux ne profaneront pas

L’immortel souvenir d’héroïques étreintes.

Loin de la couche obscène et de l’impur repas,

Vous garderez au cœur nos tenaces empreintes

Et nos soupirs mêlés aux soupirs du trépas ! »  

 

 

 

Sommeil

 

O Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !

Ton visage s’incline éternellement las,

Et le songe fleurit à l’ombre de tes pas,

Ainsi qu’une nocturne et sombre violette.

 

Les parfums affaiblis et les astres décrus

Revivent dans tes mains aux pâles transparences,

Evocateur d’espoirs et vainqueur de souffrances

Qui nous rends la beauté des êtres disparus.

 

 

 

L’automne

 

L’automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante

Ivre du sang des fruits et du sang des baisers

Et dont on voit frémir les seins inapaisés…
L’Automne s’assombrit ainsi qu’une Bacchante

Au sortir des festins éclatants et qui chante

La moite lassitude et l’oubli des baisers.

 

Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille

Et voit l’éclat perdu des clartés et des fleurs

Dont le soir appauvrit les anciennes couleurs…
Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille :

Ses membres sont meurtris et son âme est pareille

A la coupe sans joie où s’effeuillent les fleurs.

Ayant bu l’amertume et la haine de vivre

Dans le flot triomphal des vignes de l’été,

Elle a connu le goût de la satiété.
L’amertume latente et la haine de vivre

Corrompent le festin dont le monde s’enivre,

Etendu sur le lit nuptial de l’été.

 

L’Automne, ouvrant ses mains d’appel et de faiblesse,

Se meut du souvenir accablant de l’amour

Et n’ose en espérer l’impossible retour.
Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse,

Implore le venin de la bouche qui blesse

Et qui sait recueillir les sanglots de l’amour.

 

Le cœur à moitié mort, l’Automne se réveille

Et contemple l’amour à travers le passé…
Le feu vacille au fond de son regard lassé.
Dans son verger flétri l’Automne se réveille.
La vigne dessèche et périt sur  treille,

Dans le lointain pâlit la rive du passé…

 

 

 

Sonnet

 

Les algues entr’ouvraient leurs âpres cassolettes

D’où montait une odeur de phosphore et de sel,

Et, jetant leurs reflets empourprés vers le ciel,

Semblaient, au fond des eaux, un lit de violettes.

 

La blancheur d’un essor palpitant de mouettes

Mêlait au frais nuage un frisson fraternel ;

Les vagues prolongeaient leur rêve et leur appel

Vers l’angoisse de l’air et ses langueurs muettes.

 

Les flots très purs brillaient d’un reflet de miroir…
La Sirène aux cheveux rouges comme le soir

Chantait la volupté d’une mort amoureuse.

Dans la nuit, sanglotait et s’agitait encor

Un soupir de la vie inquiète et fiévreuse…
Les étoiles pleuraient de longues larmes d’or.

 

 

 

Chanson

 

Il se fait tard… tu vas dormir,

Les paupières déjà mi-closes.

Au fond de l’ombre on sent frémir

L’agonie ardent des roses.

 

Car la Déesse du Sommeil,

De ses mains lentes, fait éclore

Des fleurs qui craignent le soleil

Et qui meurent avant l’aurore.

 

 

 

 

Prophétie

 

Tes cheveux aux blonds verts s’imprègnent d’émeraude

       Sous le ciel pareil aux feuillages clairs.

      L’odeur des pavots se répand et rôde

      Ainsi qu’un soupir mourant dans les airs.

      Les yeux attachés sur ton fin sourire,

      J’admire son art et sa cruauté,

      Mais la vision des ans me déchire,

Et, prophétiquement, je pleure ta beauté !

 

Puisque telle est la loi lamentable et stupide,

       Tu te flétriras un jour, ah ! mon lys !

       Et le déshonneur public de la ride

       Marquera ton front de ce mot : Jadis !

        Tes pas oublieront ce rythme de l’onde ;

        Ta chair sans désir, tes membres perclus

        Ne frémiront plus dans l’ardeur profonde :

L’amour désenchanté ne te connaîtra plus.

 

Ton sein ne battra plus comme l’essor de l’aile

         Sous l’oppression du cœur généreux,

         Et tu fuiras l’heure exquise et cruelle

         Où l’ombre pâlit le front des heureux.
         Ton sommeil craindra l’aurore où persiste

          Le dernier rayon des derniers 

 :

          Ton âme de vierge amoureuse et triste

S’éteindra dans tes yeux plus froids que les tombeaux.

 

 

 

Désir

 

Elle est lasse, après tant d’épuisantes luxures.
Le parfum émané de ses membres meurtris

Est plein du souvenir des lentes meurtrissures.

La débauche a creusé ses yeux bleus assombri,

 

Et la fièvre des nuits avidement rêvées

Rend plus pâles encor ses pâles cheveux blonds.
Ses attitudes ont des langueurs énervées.
Mais voici que l’Amante aux cruels ongles longs

 

Soudain la ressaisit, et l’étreint, et l’embrasse

D’une ardeur si sauvage et si douce à la fois,

Que le beau corps brisé s’offre, en demandant grâce,

Dans un râle d’amour, de désirs et d’effrois.

 

Et le sanglot qui monte avec monotonie,

S’exaspérant enfin de trop de volupté,

Hurle comme l’on hurle aux moments d’agonie,

Sans espoir d’attendrir l’immense surdité.

 

Puis, l’atroce silence, et l’horreur qu’il apporte,

Le brusque étouffement de la plaintive voix,

Et sur le cou, pareil à quelque tige morte,

Blêmit la marque verte et sinistre des doigts.

 

 

 

Chanson

 

La mer murmure une musique

Aux gémissements continus ;

Le sable met, sous les pieds nus,

Son tapis de velours magique.

Et les algues, sœurs des coraux,

Semblent, à demi découvertes,

D’étranges chevelures vertes

De sirènes au fond des eaux.

 

Le vent rude des mers rugueuses

Ne souffle point la guérison…
Ah ! le parfum… ah ! le poison 

De tes lèvres, fleurs vénéneuses !

 

Tu viens troubler les fiers desseins

Par des effluves de caresses

Et l’enchevêtrement des tresses

Sur les frissons ailés des seins.

Ta beauté veut l’attrait factice

Des attitudes et du fard :

Tes yeux recèlent le regard

De l’éternelle Tentatrice.

 

 

 

La  pleureuse

 

Elle vend aux passants ses larmes mercenaires,

Comme d’autres l’encens et l’odeur des baisers.

L’amour ne brûle plus dans ses yeux apaisés

Et sa robe a le pli rigide des suaires.

 

Son deuil impartial, à l’heure des sommeils,

Gémit sur les anciens aux paupières blêmies

Et sur le blanc repos des vierges endormies,

Avec la même angoisses et des gestes pareils.

Le vent des nuits d’hiver se lamente comme elle,

Pleurant sur les pervers et les purs tour à tour,

Car elle les confond dans un unique amour

Et verse à leur néant la douleur fraternelle.

Les jours n’apportent plus, dans leurs reflets mouvants,

Qu’un instant de parfum, de beauté, d’allégresse,

A son âme qu’un râle inexorable oppresse,

Lasse de la souffrance ardente des vivants.

 

Vers le soir, quand décroît l’odeur des ancolies

Et quand la luciole illumine les prés,

Elle s’étend parmi les morts qu’elle a pleurés,

Parmi les rois sanglants et les vierges pâlies.

Sous les cyprès qui semblent des flambeaux éteints,

Elle vient partager leur couche désirable,

Et l’ombre sans regrets des sépulcres l’accable

De sanglots oubliés et de désirs atteints.

Elle y vient prolonger son rêve solitaire,

Ivre de vénustés et de vagues chaleurs,

Et sentir, le visage enfiévré par les fleurs,

D’anciennes voluptés sommeiller dans la terre.

 

suite

CENDRES  ET  POUSSIERES

 

Fleurs  de  Séléné

 

Elles ont des cheveux pâles comme la lune,

Et leurs yeux sans amour s’ouvrent pâles et bleus,

Leurs yeux que la couleur de l’aurore importune.
Elles ont des regards pâles comme la lune,

Qui semblent refléter les astres nébuleux.
Leurs paupières d’argent, qu’un baiser importune,

Recèlent des rayons langoureusement bleus.

 

Elles viennent charmer leur âme solitaire

De l’ensorcellement des sombres chastetés,

De l’haleine des cieux, des souffles de la terre.
Nul parfum n’a troublé leur âme solitaire.
L’ivoire des hivers, la pourpre des té

Ne les effleurent point des reflets de la terre :

Elles gardent l’amour des sombres chastetés.

Leur robe a la lourdeur du linceul qu’on déploie,

Grise sous le regard nocturne des hiboux,

Et leur sourire éteint la caresse et la joie.
Leur robe a la lourdeur du linceul qu’on déploie.
Elles penchent leurs fronts et leurs gestes très doux

Vers les agonisants du songe et de la joie

Qui râlent sous les yeux nocturnes des hiboux.

 

Elles aiment, la mort et la blancheur des larmes…
Ces vierges d’azur sont les fleurs de Séléné.
Possédant le secret des philtres et des charmes,

Elles aiment la mort et la lenteur des larmes,

Et la fleur vénéneuse au calice fané.
Leurs mains ont distillé les philtres et les charmes,

Et leurs yeux pâles sont les fleurs de Séléné.

 

 

 

 

Ressemblance  inquiétante

 

J’ai vu dans ton front bas le charme du serpent.
Tes lèvres ont humé le sang d’une blessure,

Et quelque chose en moi s’écœure et se repent

Lorsque ton froid baiser me darde sa morsure.

 

Un regard de vipère est dans tes yeux mi-clos,

Et ta tête furtive et plate se redresse

Plus menaçante après la langueur du repos.
J’ai senti le venin au fond de ta caresse.

Pendant les jours d’hiver aux carillons frileux,

Tu rêves aux tiédeurs qui montent des vallées,

Et l’on songe, en voyant ton long corps onduleux, 

A des écailles d’or lentement déroulées.

 

Je te hais, mais la souplesse de ta beauté

Me prend et me fascine et m’attire sans cesse,

Et mon cœur, plein d’effroi devant ta cruauté,

Te méprise et t’adore, ô Reptile et Déesse !

 

 

 

 

Velléité

 

Dénoue enfin tes bras fiévreux, ô ma Maîtresse !

Délivre-moi du joug de ton baiser amer,

Et, loin de ton parfum dont l’impudeur m’oppresse,

Laisse-moi respirer les souffles de la mer.

Loin des langueurs du lit, de l’ombre et de l’alcôve,

J’aspirerai le sel du vent et l’âcreté 

Des algues, et j’irai vers la profondeur fauve,

Pâle de solitude, ivre de chasteté !

 

 

 

 

Le  Sang  des  Fleurs

 

                        Ainsi que, sur les montagnes, les pâtres

                                                        foulent aux pieds l’hyacinthe, et la fleur

                                                       s’empourpre sur la terre.

                                        Psappha 

 

Le soir s’attriste encor de ses clartés éteintes.
Des rêves ont troublé l’air pâle et languissant,

Et, chantant leurs amours, les pâtres, en passant,

Ecrasent lourdement les frêles hyacinthes.

L’herbe est pourpre et semblable à des champs de combats,

Sous le rouge d’un ciel aux tons de cornalines,

Et le sang de la fleur assombrit les collines.
Le soleil pitoyable agonise là-bas.

 

Sans goûter pleinement la paix de la campagne,

Je songe avec ferveur, et mon cœur inquiet

Porte le léger deuil et le léger regret

De la muette mort des fleurs sur la montagne.

 

 

 

 

Ton  âme

 

                            Pour une amie solitaire et triste.

 

Ton âme, c’est la chose exquise et parfumée

Qui s’ouvre avec lenteur, en silence, en tremblant,

Et qui, pleine d’amour, s’étonne d’être aimée.
Ton âme, c’est le lys, le lys divin et blanc.

Comme un souffle des bois remplis de violettes,

Ton souffle rafraîchit le front du désespoir,

Et l’on apprend de toi les bravoures muettes.
Ton âme est le poème, et le chant, et le soir.

 

Ton âme est la fraîcheur, ton âme est la rosée,

Ton âme est ce regard bienveillant du matin

Qui ranime d’un mot l’espérance brisée…

Ton âme est la pitié finale du destin.

 

 

 

 

Sur  le  rythme saphique

 

                            La lune s’est couchée, ainsi que les

                              Pléiades ; il est minuit, l’heure passe, 

                                                                  et je dors solitaire.

                                            Psappha 

 

L’ombre se drapait en des voiles de veuves,

La mer aspirait le sang tiède des fleuves,

L’Aphrodita blonde au regard décevant

                  Riait en rêvant.

 

J’entendis gémir, au profond de l’espace,

Celle qui versa la strophe ardente et lasse,

Et dont le laurier fleurit et triompha,

                  La pâle Psappha. 

 

« Le rossignol râle et frémit par saccades,

Et l’ombre engloutit la lune et les Pléiades :

                  Au sein de la nuit.

 

« Parmi les parfums glorieux de la terre,

Je rêve d’amour et je dors solitaire,

O vierge au beau front pétri d’ivoire et d’or

                   Que je pleure encor ! « 

 

 

 

 

Locusta 

 

Nul n’a mêlé ses pleurs au souffle de ma bouche,

Nul sanglot n’a troublé l’ivresse de ma couche,

J’épargne à mes amants les rancœurs de l’amour.

J’écarte de leur front la brûlure du jour,

J’éloigne le matin de leurs paupières closes,

Ils ne contemplent pas l’accablement des roses.

Seule je sais donner des nuits sans lendemains.

Je sais les strophes d’or sur le mode,

J’enivre de regards pervers et de musique

La langueur qui sommeille à l’ombre de mes mains.

Je distille les chants, l’énervante caresse

Et les mots d’impudeur murmurés dans la nuit.
J’estompe les rayons, les senteurs et le bruit.

 

Je suis la tendre et la pitoyable Maîtresse.

 

Car je possède l’art des merveilleux poisons,

Insinuants et doux comme les trahisons

Et plus voluptueux que l’éloquent mensonge.

 

Lorsque, au fond de la nuit, un râle se prolonge

Et se mêle à la fuite heureuse d’un accord,

J’effeuille une couronne et souris à la Mort.

 

Je l’ai domptée ainsi qu’une amoureuse esclave,

Elle me suit, passive, impénétrable et grave,

Et je sais la mêler aux effluves des fleurs

 

Et la verser dans l’or des coupes des Bacchantes.

 

J’éteins le souvenir importun du soleil

Dans les yeux alourdis qui craignent le réveil

Sous le regard perfide et cruel des amantes.

J’apporte le sommeil dans le creux de mes mains.
Seule je sais donner des nuits sans lendemains.

 

 

 

 

Lucidité

 

Tendre à qui te lapide et mortelle à qui  t’aime,

Tu fais de l’attitude un règne de poème

O femme dont la grâce enfantine et suprême

Triomphe dans la fange et les pleurs et le sang !

 

Tu n’aimes que la main qui meurtrit ta faiblesse,

La parole qui trompe et le baiser qui blesse,

L’antique préjugé qui ment avec noblesse

Et le désir d’un jour qui sourit en passant.

Férocité passive, hypocritement douce,

Pour t’attirer, il faut que le geste repousse :

Ta chair inerte appelle, en râlant, la secousse.
Tu n’as que le respect du geste triomphant.

 

Esclave du hasard, des choses et de l’heure,

Etre ondoyant en qui rien de vrai ne demeure,

Tu n’accueilles jamais la passion qui pleure

Ni l’amour qui languit sous ton regard d’enfant.

Le baume du banal et le fard du factice,

Créature d’un jour ! contentent ton caprice,

Et ton corps se dérobe entre les mains et glisse…
Jamais tu n’entendis le cri du désespoir.

 

Jamais tu ne compris la gravité d’un songe,

D’un reflet dont le charme expirant se prolonge,

D’un écho dans lequel le souvenir se plonge,

Jamais tu ne pâlis à l’approche du soir.

 

 

 

Lassitude

 

Je dormirai ce soir d’un large et doux sommeil.

Fermez les lourds rideaux, tenez les portes closes,

Surtout ne laissez pas pénétrer le soleil.
Mettez autour de moi le soir trempé de roses.

Posez, sur la blancheur d’un oreiller profond,

Ces mortuaires fleurs dont le parfum obsède.
Posez-les dans mes mains, sur mon cœur, sur mon front,

Ces fleurs pâles, qui sont comme une cire tiède.

 

Et je dirai très bas : « Rien de moi n’est resté.
Mon âme enfin repos. Ayez donc pitié d’elle !

Respectez son repos pendant l’éternité. »

Je dormirai ce soir de la mort la plus belle.

Que s’effeuillent les fleurs, tubéreuses et lys,

Et que se taise, enfin, au seuil des portes closes,

Le persistant écho des sanglots de jadis…

Ah ! le soir infini ! le soir trempé de roses !

 

 

 

 

Devant  la  mort  d’une  amie

véritablement aimée

 

Ils me disent, tandis que je sanglote encore :

« Dans l’ombre du sépulcre où sa grâce pâlit,

Elle goûte la paix passagère du lit,

Les ténèbres au front, et dans les yeux l’aurore .

 

« Mais elle a la splendeur de l’Esprit délivré,

Rêve, haleine, harmonie, éclat, parfum, lumière !

Le cercueil ne la peut contenir tout entière,

Ni le sol de chair morte et de pleurs enivré.

 « Les larmes d’or du cierge et le cri du cantique,

Les lys fanés, ne sont qu’un symbole menteur :

Dans une aube d’avril qui vient avec lenteur,

Elle refleurira, violette mystique. »

 

Moi, j’écoute parmi les temples de la mort

Et sens monter vers moi la chaleur de la terre.
Cette accablante odeur recèle le mystère

De l’ombre où l’on repose et du lit où l’on dort.

 

J’écoute, mais le vent des espaces emporte

L’audacieux espoir des infinis sereins,

Je sais qu’elle n’est plus dans l’heure que j’étreins,

L’heure unique et certaine, et moi, je la crois morte.

 

 

 

 

Les arbres

 

Dans l’azur de l’avril, dans le gris de l’automne,

Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.
Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,

Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.

Sa grâce a des langueurs de chair qui s’abandonne,

Son feuillage murmure et frémit en rêvant,

Et s’incline, amoureux des roses du Levant.
Le tremble porte au front une pâle couronne.

 

 

Vêtu de clair de lune et de reflets d’argent,

S’effile le bouleau dont l’ivoire changeant

Projette des pâleurs aux ombres incertaines.

 

Les tilleuls ont l’odeur des âpres cheveux bruns,
Et des acacias aux verdures lointaines

Tombe divinement la neige des parfums.

 

 

 

I’ve  been  a  ranger

                            J. Keats

 

Tu gardes dans tes yeux la volupté des nuits,

O joie inespérée au fond des solitudes !

Ton baiser est pareil à la saveur des fruits

Et ta voix fait songer aux merveilleux préludes

Murmurés par la mer à la beauté des nuits.

 

Tu portes sur ton front la langueur et l’ivresse,

Les serments éternels et les aveux d’amour ;

Tu sembles évoquer la fragile caresse

Dont l’ardeur se dérobe à la clarté du jour

Et qui te laisse au front la langueur et l’ivresse.

 

 

 

Sonnet  féminin

 

Ta voix a la langueur des lyres lesbiennes,

L’anxiété des chants et des odes saphiques,

Et tu sais le secret d’accablantes musiques

Où pleure le soupir d’unions anciennes.

Les Aèdes fervents et les Musiciennes

T’enseignèrent l’ampleur des strophes érotiques

Et la gravité des lapidaires distiques.

Jadis tu contemplas les nudités païennes.

 

Tu semblent écouter l’écho des harmonies

Mortes ; bleus de ce bleu des clartés infinies,

Tes yeux ont le reflet du ciel de Mytilène.

Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;

De ton corps monte, ainsi qu’une légère haleine,

La blanche volupté des vierges amoureuses.

 

 

 

 

Epitaphe

 

Doucement tu passas du sommeil à la mort,

De la nuit à la tombe et du rêve au silence,

Comme s’évanouit le sanglot d’un accord

Dans l’air d’un soir d’été qui meurt de somnolence,

Au fond du Crépuscule où sombrent les couleurs,

Où le monde pâlit sous les cendres du rêve,

Tu sembles écouter le reflux de la sève

Et l’avril musical qui fait chanter les fleurs.
Le velours de la terre aux caresses muettes

T’enserre, et sur ton front pleurent les violettes.

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