Recueil "Etudes et préludes" de Renée Vivien

Publié le par Cristie Cyane

Recueil "Etudes et préludes" de Renée Vivien

ETUDES  ET  PRELUDES  (1901)                                            Recueil 1

 

                                                                                                    A N…

 

 

A  la  Femme aimée

 

Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,

Le ciel mêlait aux ors le cristal et l’airain.

Ton corps se devinait, ondoiement incertain,

Plus souple que la vague et plus frais que l’écume.

Le soir d’été semblait un rêve oriental

                   De rose et de santal.

 

Je tremblais. De longs lys religieux et blêmes

Se mouraient dans tes mains, comme des cierges froids.

Leurs parfums expirants s’échappaient de tes doigts

En le souffle pâmé des angoisses suprêmes.

De tes clairs vêtements s’exhalaient tour à tour

                    L’agonie et l’amour.

 

 

Je sentis frissonner sur mes lèvres muettes

La douceur, et l’effroi de ton premier baiser.
Sous tes pas, j’entendis des lyres se briser

En criant vers le ciel l’ennui fier des poètes

Parmi des flots de sons languissamment décrus,

                     Blonde, tu m’apparus.

 

 

Et l’esprit assoiffé d’éternel, d’impossible,

D’infini, je voulus moduler largement

Un hymne de magie et d’émerveillement.

Mais la strophe monta bégayante et pénible,

Reflet naïf, écho puéril, vol heurté,

                      Vers ta divinité.

 

 

 

Bacchante  triste

 

Le jour ne perce plus de flèches arrogantes

Les bois émerveillés de la beauté des nuits,

Et c’est l’heure troublée où dansent les Bacchantes

Parmi l’accablement des rythmes alanguis.

 

Leurs cheveux emmêlés pleurent le sang des vignes,

Leurs pieds vifs sont légers comme l’aile des vents,

Et le rose des chairs, la souplesse des lignes,

Ont peuplé la forêt de sourires mouvants.

 

La plus jeune à des chants qui rappellent le râle :

Sa gorge d’amoureuse est lourde de sanglots.

Elle n’est point pareille aux autres, - elle est pâle ;

Son front à l’amertume et l’orage des flots.

 

Le vin où le soleil des vendanges persiste

Ne lui ramène plus le généreux oubli ;

Elle est ivre à demi, mais son ivresse est triste,

Et les feuillages noirs ceignent son front pâli.

 

Tout en elle est lassé des fausses allégresses.

Et le pressentiment des froids et durs matins

Vient corrompre la flamme et le miel des caresses.

Elle songe, parmi les roses des festins.

 

Celle-là se souvient des baisers qu’on oublie…

Elle n’apprendra pas le désir sans douleurs,

Celle qui voit toujours avec mélancolie

Au fond des soirs d’orgie agoniser les fleurs.

 

 

Sonnet

 

L’orgueil des lourds anneaux, la pompe des parures,

Mêlent l’éclat de l’art à ton charme pervers,

Et les gardénias qui parent les hivers

Se meurent dans tes mains aux caresses impures

 

Ta bouche délicate aux fines ciselures

Excelle à moduler l’artifice des vers :

Sous les flots de satin savamment entr’ouverts,

Ton sein s’épanouit en de pâles luxures.

 

Le reflet des saphirs assombrit tes yeux bleus,

Et l’incertain remous de ton corps onduleux

Fait un sillage d’or au milieu des lumières.

 

Quand u passes, gardant un sourire ténu,

Blond pastel surchargé de parfums et de pierres,

Je songe à la splendeur de ton corps libre et nu.

 

 

 

Chanson

 

Ta voix est un savant poème…

Charme fragile de l’esprit,

Désespoir de l’âme, je t’aime

Comme une douleur qu’on chérit.

 

Dans ta grâce longue est blêmie,

Tu reviens du fond de jadis…
O ma blanche et lointaine amie,

Je t’adore comme les lys !

 

On dit qu’un souvenir s’émousse,

Mais comment oublier jamais

Que ta voix se faisait très douce

Pour me dire que te m’aimais ?

 

                 ***                                                                                         

Le couchant adoucit le sourire du ciel.

La nuit vient gravement, ainsi qu’une prêtresse.

La brise a déroulé, d’un geste de caresse,

Tes cheveux aux blondeurs de maïs et de miel.

 

Tes lèvres ont gardé le pli de la parole

Dont mon rêve attentif s’est longtemps enchanté.

Une voix de souffrance a longtemps sangloté

Dans l’ombre d’où l’encens des fleurs blanches s’envole.

 

Ta robe a des frissons de festins somptueux,

Et, sous la majesté de la noble parure,

Fleurit, enveloppé d’haleines de luxure,

Lys profane, ton corps pâle et voluptueux.

 

Ta prunelle aux bleus frais s’alanguit et se pâme

Je vois, dans tes regards pareils aux tristes cieux,

Dans cette pureté dernière de tes yeux,

La forme endolorie et lasse de ton âme.

 

Là-bas s’apaise enfin l’essaim d’or des guêpiers…

Parmi les chants vaincus et les splendeurs éteintes,

Tu frôles sans les voir les fêles hyacinthes

Qui se meurent d’amour, ayant touché tes pieds.

 

 

 

Sonnet

 

Parle-moi, de ta voix pareille à l’eau courante,

Lorsque s’est ralenti le souffle des aveux.

Dis-moi des mots railleurs et cruels si tu veux, 

Mais berce-moi de la mélopée enivrante.

 

De ce timbre voilé qui m’attriste et m’enchante,

Lorsque mon front s’égare en tes vagues cheveux,

Exprime tes espoirs, tes regrets et tes vœux,

O mon harmonieuse et musicale amante !

 

Et moi, j’écouterai ta voix et son doux chant.

Je ne comprendrai plus, j’écouterai, cherchant,

Sinon l’entier oubli, du moins la somnolence.

 

Car si tu t’arrêtais, ne fût-ce qu’un moment,

J’entendrais… J’entendrais au profond du silence

Quelque chose d’affreux qui pleure horriblement

                                           

            ** *

 

 

Ta forme est un éclair qui laisse les bras vides,

Ton sourire est l’instant que l’on ne peut saisir…
Tu fuis, lorsque l’appel de mes lèvres avides

                  T’implore, ô mon Désir !

 

Plus froide que l’Espoir, ta caresse cruelle

Passe comme un parfum et meurt comme un reflet.
Ah ! l’éternelle faim et la soif éternelle

                   Et l’éternel regret !

 

Tu frôles sans étreindre, ainsi que la Chimère

Vers qui tendent toujours les vœux inapaisée…

Rien ne vaut ce tourment ni cette extase amère

                   De tes rares baisers !

 

 

SOIR

  

La lumière agonise et meurt à tes genoux.

Viens, ô toi dont le front impénétrable et doux

Porte l’accablement des pesantes années :

Douloureuse et les traits mortellement pâlis,

Viens, sans autre parfum dans ta robe à longs plis

Que le souffle des fleurs depuis longtemps fanées.

 

Viens, sans fard à ta lèvre où brûle mon désir,

Sans anneaux, -- le rubis, l’opale et le saphir

Déshonorent tes doigts laiteux comme la lune, --

Et bannis de tes yeux les reflets du miroir…

Voici l’heure très simple et très chaste du soir

Où la douleur oppresse, où le luxe importune.

 

Délivre mon chagrin du sourire éternel,

Exhale ta souffrance en un sincère appel ;

Les choses d’autrefois, si cruelles et folles,

Laissons-les au silence, au lointain, à la mort…

Dans  le rêve qui sait consoler de l’effort,

Oublions cette fièvre ancienne des paroles.

 

Je baiserai tes mains et tes divins pieds nus,

Et nos cœurs pleureront de s’être méconnus,

Pleureront les mots vils et les gestes infâmes.
Des vols s’attarderont dans la paix des chemins…

Tu joindras la blancheur mystique de tes mains,

Et je t’adorerai, dans l’ombre où sont les âmes.

 

 

 

Aurore sur la Mer          

                                                                       …quant à mon sanglot : et que

                                                                       les vents orageux l’emportent

                                                                      pour les souffrances !

 

                                                                                                      Psappha

 

Je te méprise enfin, souffrance passagère !

J’ai relevé mon front. J’ai fini de pleurer.
Mon âme est affranchie, et ton ombre légère

Dans les nuits sans repos ne vient plus l’effleurer.

 

Aujourd’hui je souris à l’aube qui nous blesse.
O vent des vastes mers, qui, sans parfum de fleurs,

D’une âcre odeur de sel ranimes ma faiblesse,

O vent du large ! emporte à jamais les douleurs !

 

Emporte les douleurs au loin, d’un grand coup d’aile,

Afin que le bonheur éclate, triomphal,

Dans nos cœurs où l’orgueil divin se renouvelle,

Tournées vers le soleil, les chants et l’idéal !

 

Overblog me dit "Ajouter une section ici". Donc, suite ci-dessous :

 

 

Chanson

 

Le vol de la chauve-souris,

Tortueux, angoissé, bizarre,

Aux battements d’ailes meurtries,

Revient et s’éloigne et s’égare.

 

N’as-tu pas senti qu’un moment,

Ivre de ses souffrances vaines,

Mon âme allait éperdument

Vers tes chères lèvres lointaines ?

 

 

 

Ondine

 

Ton rire est clair, ta caresse est profonde,

Tes froids baisers aiment le mal qu’ils font ;

Tes yeux sont bleus comme un lotus sur l’onde,

Et les lys sont moins purs que ton front.

 

Ta forme fuit, ta démarche est fluide,

Et tes cheveux sont de légers réseaux ;

Ta voix ruisselle ainsi qu’un flot perfide ;

Tes souples bras sont pareils aux roseaux,

 

Aux longs roseaux des fleuves, dont l’étreinte

Enlace, étouffe, étrangle savamment,

Au fond des flots, une agonie éteinte

Dans un nocturne évanouissement.

 

 

 

A  l’Amie

 

Dans tes yeux les clartés trop brutales s’émoussent.

Ton front lisse, pareil à l’éclatant vélin

Que l’écarlate et l’or de l’image éclaboussent,

Brûle de reflets roux ton regard opalin.

Ton visage a pour moi le charme des fleurs mortes,

Et le souffle appauvri des lys que tu m’apportes

Monte vers les langueurs du soleil au déclin.

 

Fuyons, Sérénité de mes heures meurtries,

Au fond su crépuscule infructueux et las.

Dans  l’enveloppement des vapeurs attendries,

Dans le soir fraternel, je te dirai très bas

Ce que fut la beauté de la Maîtresse unique…

Ah ! cet âpre parfum, cette amère musique

Des bonheurs accablés qui ne reviendront pas !

 

Ainsi nous troublerons longtemps la paix des cendres.
Je te dirai des mots de passion, et toi,

Le rêve ailleurs et les yeux lointainement tendres,

Tu suivras ton passé de souffrance et d’effroi.
Ta voix aura le chant des lentes litanies

Où sanglote l’écho des plaintes infinies,

Et ton âme, l’essor douloureux de la Foi. 

 

 

 

Chanson

 

De ta robe à longs plis flottants

Ruissellent toutes les chimères,

Et tu m’apportes le printemps

Dans tes mains blondes et légères.

 

J’ai peur de ce frisson nacré

De tes frêles seins, je ne touche

Qu’en tremblant à ton corps sacré,

J’ai peur du charme de ta bouche.

 

Je me sens grandir jusqu’aux Dieux

Quand, sous mon orgueilleuse étreinte,

Le doux bleu meurtri de tes yeux

S’évanouit, fraîcheur éteinte.

Mais quand, si blanche entre mes bras,

A mon cri d’amour qui se pâme

Tu souris et ne réponds pas,

Tes yeux fermés me glacent l’âme…

 

J’ai peur – c’est le remords spectral

Que l’extase ne saurait taire –

De t’avoir peut-être fait mal

D’une caresse involontaire.

 

 

 

L’éternelle Vengeance

    

DALILA, courtisane au front mystérieux,

Aux mains de sortilège et de ruse, aux longs yeux

Où luttaient le soleil, l’orage et la nuée,

Rêvait :

            « Je suis l’esclave et la prostituée,

La fleur que l’on effeuille au festin du désir,

La musique d’une heure et le chant d’un loisir,

Ce qui charme, ce qu’on enlace et qu’on oublie.

Mon corps sans volupté se pâme et ploie et plie

Au singe impérieux des passagers amants.

Parmi ces inconnus qui, repus et dormants,

Après la laide nuit dont l’ombre pleure encore,

De leur souffle lascif souillent l’air et l’aurore,

C’est toi le plus haï, Samson, fils d’Israël !

Mon sourire passif répond à ton appel,

Mon corps, divin éclair et baiser sans empreinte,

A rempli de parfums ta détestable étreinte :

Mais, malgré les aveux et les sanglots surpris,

Ne crois pas que ma haine ait moins d’âpres mépris,

Car, dans le lit léger des feintes allégresses,

Dans l’ombre moiteur des cruelles caresses,

J’ai préparé le piège où tu succomberas, 

Moi, le contentement bestial de tes bras ! « 

 

Elle le supplia sur la couche d’ivoire : 

« Astre sanglant, dis-moi le secret de ta gloire. »

 

Mais l’amant de ses nuits sans amour lui mentit.

 

Et la soif des vaincus la brûla sans répit.
Elle fut le regard et l’ouïe et l’attente,

La chaude obsession qui ravit et tourmente,

Et, patient péril aux froids destins pareil,

Sa vengeance épia le souffle du sommeil.

 

Un soir que la Beauté brillait plus claire en elle,

Par l’enveloppement de l’humide prunelle,

Par le geste des bras défaillant et livré,

Torturé tendrement, -- savamment enivré

De souples seins, de flancs fiévreux, de lèvres lasses,

De murmures mourants et de musiques basses,

Sous les yeux de la femme, implacablement doux,

Dans l’ombre et dans l’odeur de ses ardents genoux,

Sans souvenir, cédant à l’éternelle amorce,

L’homme lui soupira le secret de sa force.

 

 

 

Sonnet  à  la mort

 

J’attends, ô Bien-Aimée ! ô vierge dont le front

Illumine le soir de pompe et d’allégresse,

Ton hymen aux blancheurs d’éternelle tendresse,

Car ton baiser d’amour est subtil et profond.

 

Notre lit sera plein de fleurs qui frémiront,

Et l’orgue clamera la nuptiale ivresse

Et le sanglot aigu pareil à la détresse,

Dans l’ombre où tu pâlis comme un lys infécond.

 

Et la paix des autels se remplira de flammes ;

Les larmes, les parfums et les épithalames,

La prière et l’encens monteront jusqu’à nous.

 

Malgré le jour levé, nous dormirons encore

Du sommeil léthargique où gisent les époux,

Et notre longue nuit ne craindra plus l’aurore.

 

 

 

Nudité

 

L’ombre jetait vers toi des effluves d’angoisse :

Le silence devint amoureux et troublant.

J’entendis un soupir de pétales qu’on froisse,

Puis, lys entre les lys, m’apparut ton corps blanc.

 

J’eus soudain le mépris de ma lèvre grossière…

Mon âme fit ce rêve attendri de poser

Sur ta grâce où longtemps s’attardait la lumière

Le souffle frissonnant d’un mystique baiser.

 

Dédaignant l’univers que le désir enchaîne,

Tu gardas froidement ton sourire immortel,

Car la Beauté demeure étrange et surhumaine

Et veut l’éloignement splendide des autels.

 

Eparse autour de toi pleurait la tubéreuse,

Tes seins se dressaient fiers de leur virginité…

Dans mes regards brûlait l’extase douloureuse

Qui nous étreint au seuil de la divinité.

 

 

 

Aube  incertaine

 

Comme les courtisans près d’un nouveau destin,

Nous attendions l’éveil propice de l’aurore.

Les songes attardés se poursuivaient encore,

Et tes yeux étaient bleus, -- bleus comme le matin.

 

Tandis que je songeais à la douceur passée,

Tes cheveux répandaient une odeur de sommeil.
Dans la crainte de voir éclater le soleil,

Notre nuit s’éloignait, souriante et lassée.

 

Tel qu’un léger linceul de spectre, le brouillard

Matinal s’allongeait avant de disparaître,

Et le monde était plein d’un immense peut-être.

L’aube était incertaine ainsi que ton regard.

 

Tu semblais deviner mes extases troublées.
Dans l’ombre je croyais te voir enfin pâlir,

Et j’espérais qu’enfin jaillirait le soupir

De nos cœurs confondus, de nos âmes mêlées.

 

Nos êtres frémissaient de tressaillements sourds.
Nous espérions avoir atteint l’amour lui-même,

Sa très terrible ardeur et son éclair suprême…
Et le jour s’est levé, comme les autres jours !

 

 

 

Chanson

 

Comment oublier le pli lourd

De tes belles hanches sereines,

L’ivoire de ta chair où court

Un frémissement bleu de veines ?

 

N’as-tu pas senti qu’un moment,

Ivre de ses angoisses vaines, 

Mon âme allait éperdument

Vers tes chères lèvres lointaines ?

Et comment jamais retrouver

L’identique extase farouche,

T’oublier, revivre et rêver

Comme j’ai rêvé sur ta bouche ?

 

 

Lucidité

 

L’art délicat du vice occupe tes loisirs,

Et tu sais réveiller la chaleur des désirs

Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.

L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,

La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.

Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.

Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.

Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.

Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,

Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé

Ignore la beauté loyale de l’étreinte.
Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,

On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de l’ombre, telle une mer sans récif,

Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche…

O Femme ! je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

 

    

 

L’odeur des vignes

 

L’odeur des vignes monte en un souffle d’ivresse :

La pesante douceur des vendanges oppresse 

La paix, la longue paix des automnes sereins.
Voici le champ, meurtri par les longues cultures,

L’enclos tiède, où le fruit livre ses grappes mûres,

Comme une femme offrant l’ambre de ses deux seins.

 

Un spectre de Bacchante erre parmi les treilles.
Sa rouge chevelure et ses lèvres vermeilles,

Ses paupières de pourpre aux replis somptueux,

Brûlent du flamboiement des anciennes luxures,

Et, dévoilant sa chair aux sanglantes morsures,

Elle chante à grands cris le vin voluptueux.

 

Les baisers sans amour sur les lèvres stupides,

Les regards vacillants dans le fond des yeux vides

Sortiront, enfiévrés, de l’effort du pressoir.
L’air se peuple déjà de visions profanes,

De festins où fleurit le front des courtisanes…
Les effluves du vin futur troublent le soir…

 

L’odeur des vignes monte en un souffle d’ivresse :

La pesante douceur des vendanges oppresse

La paix, la longue paix des automnes sereins.

Voici le champ, meurtri par les longues cultures,

L’enclos tiède, où le fruit livre ses grappes mûres,

Comme une femme offrant l’ambre de ses deux seins.

 

                                                            * * *

                                 

                                « Her gentle feet tread down the weeds

                                                      And give more place to flowers. “

 

Elle écarte en passant les ronces du chemin.
Au geste langoureux et frôleur de main

Eclosent blanchement les frêles églantines…

Mais sa chair s’est blessée à tant d’âpres épines !

J’ai vu saigner ses pieds aux buissons du chemin.

 

Son lent sourire tombe au sein d’or des corolles.
L’évanouissement de ses vagues paroles

Remplit de bleus échos les jardins d’aconit

Sous les rayons cruels de la lune au zénith.
Son lent sourire tombe au sein d’or des corolles.

 

Dans l’ombre de ses pas pleurent les liserons…
Le jasmin, diadème aux délicats fleurons,

Cet astre atténué, la chaste primevère,

Parent son front de vierge à la beauté sévère…
Là-bas  pleurent d’amour les simples liserons.

 

Son être, où brûle encor l’ardeur des soifs divines,

S’est blessé trop souvent aux sauvages épines, --

J’ai vu saigner son cœur aux buissons du chemin.
Elle va gravement vers le lourd lendemain,

Inlassable et gardant l’ardeur des soifs divines…

 

J’ai vu saigner son cœur aux buissons du chemin.

 

 

 

Sourire  dans  la  Mort

                        …Car il n’est pas juste que la lamentation

                        soit dans la maison des serviteurs des Muses :                                                 

                                                cela est indigne de nous.

    Psappha 

 

Le charme maladif des musiques moroses

Ici ne convient point à l’auguste trépas.
Venez, il faut couvrir de rythmes et de roses

La maison de l’Aède, où le deuil n’entre pas !

 

Que, parmi le reflux des clartés, se déploie

La pompe des parfums, des chants et des couleurs :

Avec des cris d’orgueil, d’espérance et de joie,

Jetez à pleines mains les fleurs, les fleurs, les fleurs !

 

 

 

Sonnet

 

O forme que les mains ne sauraient retenir !

Comme au ciel l’élusif arc-en-ciel s’évapore,

Ton sourire, en fuyant, laisse plus vide encore

Le cœur endolori d’un trop doux souvenir.

Ton caprice lassé, comment le rajeunir,

Afin qu’il refleurisse aux fraîcheurs d’une aurore ?
Quels mots te murmurer, et quels lys faire éclore

Pour enchanter l’ennui de l’heure et du loisir ?

 

De quels baisers charmer la langueur de ton âme,

Afin qu’exaspéré d’extase, pleure et pâme

Ton être suppliant, avide et contenté ?

 

De quels rythmes d’amour, de quel fervent poème

Honorer dignement Celle dont la beauté

Porte au front le Désir ainsi qu’un diadème ?

 

 

 

Chanson

 

Le soir verse les demi-teintes

Et favorise les hymens

Des véroniques, des hyacinthes,

Des iris et des cyclamens.

Charmant mes gravités meurtries

De tes baisers légers et froids, 

Tu mêles à mes rêveries

L’effleurement blanc de tes doigts.

 

 

 

Chanson

 

J’ai l’âme lasse du destin

Et je ne veux plus voir le monde

Qu’à travers le voile divin

De tes pâles cheveux de blonde.

 

Sur mon front, haï des sommeils

Et que le délire importune,

Répands tes doux cheveux, pareils

A des rayons de clair de lune.

 

Puisque le passé pleure seul

Parmi les félicités brèves,

Fais de tes cheveux un linceul

Afin d’ensevelir mes rêves.

 

 

 

Les  yeux  gris

 

Le charme de tes yeux sans couleur ni lumière

Me prend étrangement ; il se fait triste et tard,

Et, perdu sous le pli de ta pâle paupière,

Dans l’ombre de tes cils sommeille un regard.

J’interroge longtemps tes stagnantes prunelles.

Elles ont le néant du soir et de l’hiver

Et des tombeaux : j’y vois les limbes éternelles,

L’infini lamentable et terne de la mer.

 

Rien ne survit en toi, pas même un rêve tendre.
Tout s’éteint dans tes yeux sans âme et sans reflet,

Comme dans un foyer de silence et de cendre…

Et l’heure est monotone ainsi qu’un chapelet.

Parmi l’accablement du morne paysage,

Un froid mépris me prend des vivants et des forts…
J’ai trouvé dans tes yeux la paix sinistre et sage

Et la mort qu’on respire à rêver près des morts.

 

 

 

Naïade moderne

 

Les remous de la mer miroitaient dans ta robe.
Ton corps semblait le flot traître qui se dérobe.
Tu m’attirais vers toi comme l’abîme et l’eau ;

Tes souples mains avaient le charme du réseau,

Et tes vagues cheveux flottaient sur ta poitrine,

Fluides et subtils comme l’algue marine.

 

Cet attrait décevant qui pare le danger

Rendait encor plus doux ton sourire léger ;

Ton front me rappelait les profondeurs sereines,

Et tes yeux me chantaient la chanson des sirènes.

 

 

 

Sonnet

 

Ecoutez… Celles-là sont les Musiciennes.
Leur présence est pareille à l’écho d’une voix,

Et leur souffle est dans l’air plein de légers émois,

Pleins de très lents accords aux langueurs lesbiennes.

Et les voici passer, formes aériennes,

Se mêlant au silence harmonieux des bois,

Et redisant en chœur leurs amours d‘autrefois,

Aux sons luxurieux de leurs lyres anciennes.

 

Ces chœurs, se lamentant, pleurent au fond des nuits

Et mêlent des essors, des frissons et des bruits

Aux forêts de silence et d’ombre recouvertes.

Comme pour exhaler le chant ou le soupir

On les sent hésiter, les lèvres entr’ouvertes,

Et le poète seul les entend revenir.

 

 

 

Morts  inquiets

 

L’éclat de la fanfare et l’orgueil des cymbales,

Réveillant les échos, se prolongent là-bas,

Et, sous l’herbe sans fleurs des fosses martiales,

Les guerriers assoupis rêvent d’anciens combats.

 

Ils ne s’enivrent point des moiteurs de la terre

Tiède de baisers las et de souffles enfuis…

Seuls, ils ne goûtent point l’enveloppant mystère,

La paix et le parfum des immuables nuits.

 

Car leur sépulcre est plein de cris et de fumée

Et, devant leurs yeux clos en de pâles torpeurs,

Passe la vision de la plaine embrumée

D’haleines, de poussière et de rouges vapeurs.

 

Ils attendent, tout prêts à se lever encore,

Les premières lueurs, le clairon du réveil,

Le lourd piétinement des chevaux à l’aurore,

Les chansons du départ… et la marche au soleil !

 

Que le ciel triomphal du couchant leur rappelle

Les vieux champs de bataille et de gloire, en versant

L’écarlate sinistre et la pourpre cruelle

De ses reflets, pareils aux larges flots de sang !

 

Que le vent, aux clameurs de victoire et de rage,

Le vent qui dispersait la cendre des foyers,

Mêle à leur tombe ardente, avec un bruit d’orage,

Le superbe frisson des drapeaux déployés !

 

 

 

Sommeil

 

Ton sommeil m’épouvante, il est froid et profond

Ainsi que le sommeil aux langueurs éternelles.
J’ai peur de tes yeux clos, du calme de ton front.
Je guette – et le silence inquiet me confond –

Un mouvement des cils sur la nuit des prunelles.

 

Je ne sais, présageant les mortelles douleurs,

Si, dans la nuit lointaine où l’aurore succombe,

Ton souffle n’a pas fui comme un souffle de fleurs,

Sans effort d’agonie et sans râle et sans pleurs,

Et si ton lit d’amour n’est pas déjà la tombe.

 

 

 

Sonnets

 

                            I

 

 

L’ombre assourdit le flux et le reflux des choses.

Parmi l’accablement des parfums et des fleurs,

Tes lèvres ont pleuré leurs rythmiques douleurs

Dans un refrain mêlé de sanglots et de pauses.

 

Et la langueur des lits, la paix des portes closes,

Entourent nos désirs et nos âpres pâleurs…
Dédaignant la lumière et le fard des couleurs,
Nous mêlons aux baisers le soir lassé de roses.

 

Tes yeux aux bleus aigus d’acier et de cristal

S’entr’ouvrent froidement, ternis comme un métal ;

Le ciel s’est recouvert d’une brume blafarde.

Effleurant ton sommeil opprimé sous le faix

Des ivresses, la lune aux rayons verts s’attarde

Sur la ruine d’or de tes cheveux défaits.

 

                                                           II

 

Sous un ciel ambigu, l’olivier et l’acanthe

Mêlant subtilement leurs frissons bleus et verts,

Et dans l’ombre fleurit, comme un songe pervers,

L’harmonieux baiser de l’amante à l’amante.

 

Les cheveux au bun roux d’automne et d’amarante

Et les pâles cheveux plus blonds que les hivers

Confondent leurs reflets. Sur les yeux entr’ouverts

Passe une joie aiguë ainsi qu’une épouvante.

 

Le crépuscule rose a baigné l’horizon.
Les désirs attardés craignent la trahison

Et le rire sournois de l’aurore importune.

 

Les doigts ont effeuillé les lotos du sommeil,

Et la virginité farouche de la lune

A préféré la mort au viol du soleil.

 

 

 

Amazone

 

L’Amazone sourit au-dessus des ruines,

Tandis que le soleil, las des luttes, s’endort.

La volupté du meurtre a gonflé ses narines :

Elle exulte, amoureuse étrange de la mort.

 

Elle aime les amants qui lui donnent l’ivresse

De leur fauve agonie et de leur fier trépas,

Et, méprisant le miel de la mièvre caresse,

Les coupes sans horreur ne la contentent pas.

 

Son désir, défaillant sur quelque bouche blême

Dont il sait arracher le baiser sans retour,

Se penche avec ardeur sur le spasme suprême,

Plus terrible et plus beau que le spasme d’amour.

 

 

 

Nocturne

 

 

J’adore la langueur de tes lèvres charnelles

Où persiste le pli des baisers d’autrefois.

                Ta démarche ensorcelle,

Et la perversité calme de ta prunelle

A pris au ciel du nord ses bleus traîtres et froids.

 

Tes cheveux, répandus ainsi qu’une fumée,

Clairement vaporeux, presque immatériels,

                 Semblent, ô Bien-Aimée,

Receler les rayons d’une lune embrumée,

D’une lune d’hiver dans le cristal des ciels.

Le soir voluptueux a des moiteurs d’alcôve ;

Les astres sont comme des regards sensuels

                  Dans l’éther d’un gris mauve,

Et je vois s’allonger, inquiétant et fauve,

Le lumineux reflet de tes ongles cruels.

 

Sous ta robe, qui glisse en un frôlement d’aile,

Je devine ton corps, -- les lys ardents des seins,

                    L’or blême de l’aisselle,

Les flancs doux et fleuris, les jambes d’Immortelle,

Le velouté du ventre et la rondeur des reins.

 

La terre s’alanguit, énervée, et la brise,

Chaude encore des lits lointains, viens assouplir

                    La mer enfin soumise…
Voici la nuit d’amour depuis longtemps promise…
Dans l’ombre je te vois divinement pâlir.

 

 

 

Sonnet

 

Tes cheveux irréels, aux reflets clairs et froids,

Ont de pâles lueurs et des matités blondes ;

Tes regards ont l’azur des éthers et des ondes ;

Ta robe a le frisson des brises et des bois.

 

Je brûle de baisers la blancheur de tes doigts.

L’air nocturne répand la poussière des mondes.

Pourtant je ne sais plus, au sein des nuits profondes,

Te contempler avec l’extase d’autrefois.

 

La lune d’une lueur oblique…

Ce fut terrible autant qu’un éclair prophétique 

Révélant la hideur au fond de ta beauté.

 

Je vis – comme l’on voit une fleur qui se fane –

Sur ta bouche, pareille aux aurores d’été,

Un sourire flétri de vieille courtisane.

 

 

 

 

Cri

 

Tes yeux bleus, à travers leurs paupières mi-closes,

Recèlent la lueur des vagues trahisons.
Le souffle violent et fourbe de ces roses

M’enivre comme un vin où dorment les poisons…

 

Vers l’heure où follement dansent les lucioles,

L’heure où brille à nos yeux le désir du moment,

Tu me redis en vain les flatteuses paroles…

Je te hais et je t’aime abominablement.

 

 

 

 

Chanson

 

Ta chevelure d’un blond rose 

A l’opulence du couchant,

Ton silence semble une pause

Adorable au milieu d’un chant.

 

Et tu passes, ô Bien-Aimée,

Dans le frémissement de l’air…
Mon âme est toute parfumée 

Des roses blanches de ta chair.

 

Lorsque tu lèves les paupières,

Tes yeux pâles, d’un bleu subtil,

Reflètent les larges lumières,

Et les fleurs t’appellent : Avril !

 

 

Publié dans Recueils de poèmes

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