Intro "La Vénus des Aveugles" de Renée Vivien

Publié le par Cristie Cyane

Introduction du recueil "La Vénus des Aveugles" de Renée VIVIEN
édition La Bartavelle
écrite par Luc Decaunes :
La Vénus des Aveugles n’est certainement pas, malgré son étrangeté le titre le plus fréquemment cité quand il est question de Renée Vivien ; ce recueil fut même, à sa parution, accueilli avec réserves par une critique visiblement désorientée.
C’est pourtant, selon moi, le plus original et le plus attachant de l’auteur, celui où, sans atteindre à la vraie maîtrise qu’elle n’eut pas le temps d’acquérir, dans l’impatient vertige de ses amours et de ses angoisses, ni surtout sans savoir porter un regard critique suffisant sur ses propres écrits, elle fait éclater en maintes fulgurances la violence expressive d’un érotisme conquérant, exigeant, parfois presque vindicatif.

Mais c’est d’abord et avant tout sur le plan formel que La Vénus des Aveugles se signale. Apparaissent ici des efforts portant sur la disposition des vers, l’entrelacement des rimes, la variété des rythmes. L’emploi de mètres impairs s’y remarque notamment.
Ces recherches formelles se manifestent aussi dans l’agencement des strophes. Renée Vivien procède volontiers par imitations au sens qu’à ce mot en musique ; certains vers sont repris avec de légères modifications, de subtils décalages, ou bien sont utilisés comme des thèmes musicaux. Visiblement, l’auteur ne craint plus d’encourir le reproche de monotonie, car c’est pure volonté esthétique.

On peut voir ici qu’elle a bien lu Baudelaire, mais surtout qu’elle a découvert l’art suprême de Charles Cros, merveilleux virtuose du vers à qui elle rendra un hommage posthume en finançant, avec la plus rare discrétion, une nouvelle édition du Coffret de Santal, la troisième en 1903.
Est-ce l’effet des passions exprimées, auxquelles Renée s’abandonne avec une ardeur de plus en plus possessive ? Ses images sont soulignées, accentuées, creusées comme des gravures à l’eau-forte ; leur relief a même quelque chose de provocant. Et son vocabulaire aussi est comme enhardi, fortifié de ses désirs impérieux. Les caresses, les étreintes, les sentiments eux-mêmes ont une sorte de violence fauve que le désespoir intime fouette, exaspère.
Et certes, l’univers tragique et pantelant des « femmes damnées » de Baudelaire est bien évidemment tout proche, avec son tourment de l’infini et ses violences inapaisées car, chez Renée Vivien, aussi, il n’y a nul apaisement, et l’extase, à peine retombée, est toujours suivie d’un rebond angoissé.

Mais plus secrètement proche encore est la chambre brûlante où se contemplent et se pâment les Amies de Verlaine, rappelons nous :
« Ta voix tonne dans les rafales,
Et ta chevelure sanglante
Fuit brusquement dans la nuit lente. »
Oui, l’être érotique de Renée Vivien semble bien sortir, tout vibrant et moite, autant de l’alcôve verlainienne que de la couche parfumée de l’antique Sapho. Et cette Vénus des Aveugles en est comme le triomphe.

Malheureusement, comme je le laissais entendre en commençant, le poète semble avoir été incapable d’opérer un tri dans ce qu’elle écrivait sous la pression de ses fièvres amoureuses ou de ses pressentiments funèbres. Ce recueil contient quelques textes dont la présence est vraiment désastreuse, propres à consterner le lecteur (celui les repérera sans peine , car ils tranchent sur une majorité de réussites). On croirait que l’auteur soudain cesse d’entendre ce qu’elle écrit. Ces erreurs d’oreille, ces fautes de goût, l’idéal eût été d’en opérer nous-mêmes l’ablation, de ne garder, de cette Vénus des Aveugles, que le meilleur, et quel livre, alors, quel recueil fascinant !… Mais notre entreprise étant de restituer un ouvrage tel qu’il parut pour la première fois, nous le devons donner dans la version originale.

Au lecteur, donc, de procéder lui-même à l’éloignement, à l’oubli, de ces quelques pages regrettables, et de rétablir en sa secrète unité cette tension intérieure, semblable, par quelque côté, à celle qui règne dans la musique de Varèse, dont la poésie de Renée Vivien se trouve habitée, dans ses meilleurs moments, et qui la sauve. Tension obscure, dramatique, fatale, qui est celle même de son être inassouvi.
Or, chez Renée Vivien, ce qui est beauté inoubliable, c’est le halètement secret du texte, un texte tout formé d’appels, de caresses, de gémissements, physiquement nommés. C’est pourquoi la poésie de Renée Vivien, fille de Lesbos, reste chère à tous ceux qui ont l’adoration du corps féminin et de ses voluptés infinies.
 
Montreuil, 2 février 1992
Luc Decaunes
 
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