Article Renée Vivien par Pierre Borel

Publié le par Cristie Cyane

Note perso pour l'article suivant :
Pierre Borel évoque ci-dessous les quelques lettres échangées avec Renée Vivien.
Nous pourrons voir que Renée Vivien ne manquait pas d’humour et de répartie face à ses critiques. Elle n’hésitait d’ailleurs pas à répondre avec courtoisie, à corriger les erreurs dites à son propos et à les remercier lorsqu’ils ne la jugeaient pas pour ses poèmes saphiques.
Journal Les Nouvelles Littéraires, 02 janvier 1926
Documents nouveaux sur… Renée Vivien
Durant l’été 1906, à l’époque où Renée Vivien était encore pour beaucoup, inconnue, je consacrait à la poétesse de La Vénus des Aveugles un article dans le journal de Savoie.

Quelques jours après je reçus sur papier fleuri à gauche d’une violette qu’affectionnait Renée Vivien le mot suivant :

« Votre article vraiment trop aimable m’a profondément touchée. Mes volumes ne méritaient vraiment pas vos éloges. Je suis cependant très heureuse d’avoir été aussi intelligemment comprise. Jusqu’ici peu d’articles m’avaient fait autant de plaisir.
Il y a surtout une phrase ambiguë et qui me donne un doute sur la personnalité du signataire de cet article qui m’enchante et me laisse un trouble…
Permettez-moi toutefois de relever quelques légères inexactitudes qui se sont glissées dans vos lignes charmantes.
Je ne suis pas : Madame, mais Mademoiselle.
Je ne suis plus jeune : j’ai vingt-sept ans.
J’ai le regret d’avoir publié dix volumes au lieu de cinq en l’espace de quatre ans.
C’est trop, c’est beaucoup trop.
Je partage sur ce point l’avis de tous mes critiques.
Je ne demeure point « claustrée » dans une maison « près du Luxembourg ».
Je ne possède point un buste de Baudelaire dont je n’aime point « les femmes damnées ».
Veuillez agréer, avec mes remerciements renouvelés pour votre intelligent et si fin article mes meilleurs sentiments de confraternité littéraire. »

Suivait la signature fine, élégante et comme caresseuse, tracée à l’encre violette : Renée Vivien.

J’eus occasion à quelque temps de là voulant me renseigner plus exactement sur l’œuvre de la poétesse de … un livre sur elle.
Toujours à Paris, 3, rue Jean-Baptiste Dumas, je reçus ce mot :
« Je vous envoie avec le plus grand plaisir le livre que vous me demandez. J’aime qu’on me lise.
Mais pour la photographie, non. Je n’envoie jamais mon portrait à qui que ce soit. C’est une règle qui ne souffre pas d’exception. »

Vers ces temps-là Renée Vivien quitta Paris pour se rendre à Mytilène, l’île de Sapho. De là, elle m’écrivit :
« Votre lettre vient de me parvenir à Mytilène où je me reposais parmi les chers souvenirs et des paysages que j’aime plus que tout au monde.
N’ayant pas avec moi les livres que je vous avais promis je prie mon éditeur, M. Lemerre, de vous les faire parvenir ; de la sorte vous possèderez toute mon œuvre… »

L’île de Sapho, j’ai su plus tard par un de ces administrateurs, M. Sansot, combien Renée Vivien l’aimait et combien elle oubliait là, tout de la vie.
« Il arrivait, m’a raconté M. Sansot, que Renée Vivien se plaisait parfois à descendre vers la mer, au creux des rochers escarpés qui la surplombent, pour y évoquer sans doute, dans un cadre plus sévère, le grande ombre évanouie, dans les jours de désespoir où sa lyre à jamais se brisa. Or, un soir, il advint qu’étant partie avant la fin du jour, soudain un grand vent se leva et la tempête, en un instant, se trouva déchaînée. Dans la petite maison blanche on ne fut pas longtemps à s’apercevoir de l’absence de l’hôtesse. Et l’on s’en rendit comte en même temps du danger qu’elle pouvait courir à se trouver dehors, avec ses fragiles vêtements dans le vent en furie, dans la pluie cinglante, dans le fracas du tonnerre et les éblouissements enflammés des éclairs…
La petite servante Marie, qui savait les imprudences dont sa maîtresse était coutumière, devint aussitôt affolée, à la pensée que, dans sa gracilité, elle avait pu être saisie, enlevée comme un fétu de paille et meurtrie, tuée peut-être, par un choc trop violent ! Des gens du voisinage furent requis pour se mettre à la recherche de la disparue, et ce n’est qu’après de longs efforts qu’on la retrouva enfin, toute mouillée, meurtrie aussi, mais tranquille et souriante dans le creux d’un rocher, couverte d’algues ruisselantes. »
Il est probable que cette aventure ne fut pas étrangère à la maladie dont devait mourir quelques années plus tard, Renée Vivien.

En 1908 Renée Vivien se rend en Angleterre. De là, à la suite d’un nouvel article que je publiais sur elle je reçus de la poétesse la lettre suivante :
« Vous m’avez consacré une page adorable ! Merci !
Et vous évoquez un beau décor – ce qui est appréciable lorsqu’on se morfond dans une laide ville anglaise.
Votre poète (s’il n’est point un fantôme créé par vous) devrait m’envoyer cette photographie « d’une femme très belle, une blonde aux yeux pers comme deux flammes » qu’il avait glissée entre les pages de mon livre…
J’admire intensément les blondes : quoique je préfère les rousses. Celles-ci sont plus féminines, plus perfides et plus passionnées.
Recevez avec mes remerciements renouvelés – et très sincères je vous l’affirme – mes meilleurs sentiments de confraternité littéraire. »

Là s’arrêtent les courts rapports épistolaires que j’eus avec Renée Vivien. Chose amusante elle ne sut jamais – et c’est ce qui paraissait l’intriguer beaucoup – si son mystérieux correspondant était un homme ou une femme …
En novembre 1909 Renée Vivien retourna dans son appartement de la rue Jean-Baptiste Dumas.
Et c’est dans ce logis mystérieux qu’elle écrivit ses derniers vers parmi lesquels ceux-ci :
« Je n’attends plus le luth ni la musicienne
Ni le jour glorieux… Ah ! que la fin survienne…
Renée Vivien, on le sait, morte à trente ans, repose au cimetière de Passy, non loin de Marie Bashkirtseff.
Pierre Borel

Commenter cet article